Six semaines de répétitions en moyenne, entre 200 000 et 500 000 francs d'investissement pour une production, trois semaines d'exploitation, telle est la norme à Genève. C'est dire si les spectacles, à plusieurs exceptions notables, ont une durée de vie brève et si le gâchis est effarant. C'est dire aussi s'ils se vendent mal, à l'étranger notamment. Question de moyens, expliquent les responsables de scènes. A l'heure où les subventions des salles genevoises ont tendance à augmenter après avoir longtemps stagné, Philippe Morand et Maryvonne Joris, à la tête du Poche depuis 1996, ont décidé de profiter de cette manne supplémentaire pour remédier au mal. Dès le 1er septembre, ils seront secondés par Marie-Pierre Theubet, ex-programmatrice du Festival de la Bâtie qui sera chargée à mi-temps de la promotion des productions maison en Suisse et ailleurs. La Comédie n'est pas en reste: tout en envisageant de créer dès la saison 2002-2003 un poste similaire, Anne Bisang et son équipe prévoient dans les prochains mois des opérations destinées à faire connaître la principale institution genevoise hors de nos frontières.

«Lorsque j'ai demandé à la Fondation d'art dramatique (organe qui chapeaute le Poche et la Comédie) une augmentation de notre subvention de 200 000 francs pour la saison 2001-2002, qui devraient être suivis de 200 000 francs de plus d'ici à 2005, je poursuivais deux objectifs, explique Philippe Morand. Le premier est de favoriser l'emploi, en étoffant nos distributions ou en produisant un spectacle supplémentaire; le second était de nous donner les moyens d'exister à l'extérieur.» Pour réaliser le second volet de son plan, Philippe Morand rêvait d'une personne ayant un carnet d'adresses bien rempli à l'échelle francophone et européenne (condition sine qua non pour la fonction) et d'une connaissance fine du théâtre et de son milieu. Marie-Pierre Theubet, qui a longtemps sillonné le continent en tant que programmatrice de festival, a le profil de l'emploi. Sa mission? «Aller à la rencontre des directeurs et les convaincre de nous rendre visite, répond Philippe Morand. Cela n'a l'air de rien, mais il n'y a rien de plus efficace que les liens que nous pouvons tisser avec ces responsables.»

Du côté de la Comédie, on entend aussi se donner les moyens de traverser les frontières. Modestement d'abord, même si le théâtre bénéficie pour la saison 2001-2002 d'une rallonge de 432 000 francs (la subvention actuelle est de 3,5 millions, soit la même qu'il y a dix ans, contre 6 millions pour le Théâtre de Vidy à Lausanne). «Nous avons des investissements urgents, confie Dominique Perruchoud, administratrice de l'institution. Après des années de gel, nous voulons indexer les salaires de nos dix-sept employés; nous voulons aussi prolonger la durée des répétitions, pour donner aux artistes le temps de développer leurs visions. Reste que pour la saison 2002-2003 l'engagement d'un chargé de promotion est une priorité.» En attendant, Anne Bisang, directrice quasi inconnue à l'étranger, rencontre nombre de ses pairs en France. Autres initiatives: après Genève, elle devrait tenir une conférence de presse bis de présentation de la saison prochaine au Centre culturel suisse à Paris; la Comédie projette aussi de s'associer à la revue Mouvements, magazine de pointe dans le domaine des arts vivants.

Cet investissement dans la promotion est-il la solution miracle? Lorsque Benno Besson dirigeait la Comédie entre 1982 et 1989, il avait certes à ses côtés un des meilleurs administrateurs des tournées qui soient, Emmanuel de Véricourt. Mais la seule présence d'un Besson suffisait à attirer à Genève le gratin européen. A défaut de notoriété, Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais, estime qu'il n'y a pas de salut sans singularité dans la programmation. «Pour attirer des programmateurs français, il faut leur proposer des productions dont ils n'ont pas l'équivalent en France. Lorsque nous produisons les créations d'Oskar Gómez Mata, qui a un monde et une esthétique très personnels, nous savons que ses spectacles ont de bonnes chances de séduire ailleurs. Un boucher espagnol se jouera la saison prochaine pendant un mois au Théâtre de la Cité universitaire à Paris. De toute façon, ce qui est essentiel, c'est qu'un lieu ait une identité forte, que les programmateurs sachent qu'il s'y passe des choses rares, au-delà de la qualité de telle ou telle production.»