«Situer Dalí est devenu un problème de l’histoire de l’art après avoir été celui des avant-gardes et de la critique. Aujourd’hui encore, la plupart des études «sérieuses» se limitent à sa période surréaliste. On se tient à bonne distance du Dalí d’après-guerre: Avida Dollars ou le fou du chocolat Lanvin», écrit Thierry Dufrêne dans le catalogue de la rétrospective que présente le Centre Georges Pompidou à Paris. C’est donc tout Dalí, et non un Dalí sur mesure, un Dalí respectable comme celui des années 1925-1935 et de ses paysages étranges peuplés de créatures et d’objets exécutés dans un style étourdissant, qui accueille le visiteur après une entrée en forme d’œuf, symbole de naissance et de fertilité. Et le salue, à sa sortie, par une salle circulaire qui évoque un cerveau, celui de Dalí bien sûr. Entre ces deux extrémités, plus de 200 œuvres, du début des années 1920, avec les premiers pas d’un peintre virtuose s’essayant aux styles de son temps avant de trouver le sien, aux années 1970-1980, avec ses tableaux et ses installations entre la mystique et la science et ses retours assez inspirés sur quelques chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art.

Salvador Dalí (1904-1989) s’est construit un personnage public entre mystificateur et prophète. Il s’est ingénié à brouiller les pistes, à se dissimuler tout en s’exhibant, comme si cette théâtralisation de lui-même et de son personnage faisait partie intégrante de sa création. Son patronyme est devenu un substantif. On dit un «dalí» pour un tableau dont la précision et la fantaisie seraient inaccessibles aux amateurs ordinaires de pinceaux. Et on dit un «picasso» quand les visages sont de travers. Salvador Dalí est le strict opposé de son compatriote dans tous les domaines, sauf en ce qui concerne la faculté de se faire connaître bien au-delà du cercle des amateurs d’art. Et comme Picasso, Salvador Dalí est aussi détesté qu’il est admiré.

En 1979-1980, deux ans après son ouverture, le Centre Pompidou organise une exposition Dalí. C’est, à ce jour, le plus grand succès de l’institution parisienne avec quelque 800 000 visiteurs. Le Centre Pompidou affirme qu’il ne s’est pas fixé comme objectif de battre ce record. Mais l’attraction Dalí provoque la méfiance. Ainsi que les innombrables faux circulant sur le marché, notamment ceux que l’artiste lui-même a laissé fabriquer à la fin de sa vie puisqu’il apposait volontiers sa signature sur des pages blanches et faisait produire des sculptures par des assistants auxquels il ne donnait que quelques indications succinctes.

C’est donc un parcours semé d’embûches, volontairement acceptées, que propose le Centre Pompidou. D’abord la prime jeunesse, les paysages et un Autoportrait au cou raphaélesque (vers 1921) où Dalí reprend le long cou d’un autoportrait de Raphaël, symbole phallique du génie – déjà la formidable affirmation de soi qui sera au cœur de sa vie et de sa création jusqu’à devenir une obsession. Ensuite les années d’hésitation, pendant lesquelles Salvador Dalí s’essaie avec bonheur aux différents styles disponibles en son temps, y compris les compositions post-cubistes. Enfin, le Dalí surréaliste, mais d’un surréalisme à sa façon puisqu’il oppose à l’automatisme de Breton sa propre méthode qu’il nomme paranoïaque-critique. Il renverse la relation entre le paranoïaque et ses témoins qu’il fait entrer dans ses vaticinations. Et retourne le délire en faveur du délirant.

Ce Dalí, dont les tableaux sont pleins de formes aux significations équivoques dans d’immenses déserts où circulent de minuscules personnages sous un ciel bleu écrasant, serait apparu grâce à sa rencontre avec Gala Eluard et à sa participation au groupe surréaliste dans lequel il est accueilli comme le génie qui confirmera les théories d’André Breton sur la peinture. Faut-il entrer dans ce récit mytho-biographique que Dalí entretient jusque dans ses tableaux, notamment ceux qui s’inspirent de L’Angélus de Millet, dont il remplace les personnages par le sien et celui de la femme aimée? Faut-il prendre son parti malgré ses dérives politiques, l’attirance qu’il éprouve pour les dictateurs, y compris Hitler? Ou celui de Breton qui, avec Dalí comme avec d’autres, s’est comporté en grand excommunicateur? Faut-il le suivre quand il invente un théâtre amoureux dont Gala est l’héroïne et la sainte? Ou encore s’interroger sur son retour au mysticisme catholique et à une religiosité extatique à partir des années 1940?

En ne dissimulant rien ou le moins possible, l’exposition du Centre Pompidou ne choisit pas entre un Dalí de bon goût et un Dalí de mauvais goût. S’il présente quelques tableaux dont l’habileté est confondante, notamment les reprises de La Dentelière de Vermeer, la Tête raphaélesque où un visage éclaté inclut une architecture, il montre aussi que cette habileté n’est pas dépourvue de lourdeur et d’application qui apparaissent quand on regarde les tableaux de près. Et que la fascination de l’artiste pour la science et pour les nouvelles technologies aboutit quelques fois à des œuvres péniblement démonstratives. Sans parler des grands décors et de certaines peintures de la fin, dont on ne sait plus s’il en fut le créateur ou simplement le régisseur.

Il n’est pas besoin de s’offusquer des prises de position politiques de Salvador Dalí, de son amitié pour le général Franco, ni de rappeler, à titre d’excuse, qu’il accueillait dans sa résidence de Cadaquès des individus honnis par le franquisme, pour comprendre ce que son art a d’autoritaire et de manipulateur. Car la manipulation est ce qui le fait fonctionner. Manipulation du public par l’usage des médias, notamment de la télévision. Manipulation du spectateur par des procédés illusionnistes dignes des plus fins escamoteurs. Manipulation du champ artistique dont il convient d’occuper les moindres recoins pour faire confirmer par la rumeur publique l’auto-affirmation selon laquelle Dalí serait un grand artiste, voire l’un des plus grands d’entre eux.

Ce Dalí qui peut tout faire et qui fait tout, de la peinture au cinéma, de la sculpture au théâtre, de la déraison à la science, prend les deux risques de l’œuvre d’art totale, celui du totalitarisme et de la domination par les œuvres, mais aussi celui de l’échec et de la décomposition. Cette dualité, cette instabilité dans l’affirmation absolutiste, rend Salvador Dalí aussi repoussant que fascinant. Il prend le risque d’abord pour lui-même. Ses constructions et ses discours sont aussi péremptoires que fragiles. Il peut s’écrouler à chaque instant, sombrer dans un ridicule dont il fait une arme et dont il se sert systématiquement pour en combattre les effets. Il est à la fois pathétique et grandiose. Il oblige le spectateur à se dire ou à se dédire, à entrer en matière ou pas, à se soumettre à la séduction ou à céder à l’irritation.

Le Dalí de l’exposition du Centre Pompidou est un Dalí reconstitué, comme on parlerait d’un trésor archéologique reconstitué à partir de reliques lacunaires. L’agitation et le spectacle proprement dits n’ont existé que de son vivant. Il n’en reste que des bribes – soigneusement mises en évidence –, et les traces que sont les œuvres. Depuis que l’artiste s’exhibait sur les estrades, depuis sa première rétrospective de 1979 et depuis sa disparition en 1989, il s’est écoulé plusieurs décennies. Salvador Dalí est entré dans l’histoire de l’art même si cette dernière ne sait pas trop que faire de lui. Etait-il un précurseur ou est-il désormais un maître ancien?

Il n’est pas le seul de sa génération et même des générations précédentes à avoir su se servir de tous les moyens d’expression, à avoir anticipé sur l’art multimédia d’aujourd’hui. Il n’est pas le seul à être passé de la peinture à la sculpture et de la sculpture aux installations. Et, bien qu’il fût un expert dans ce domaine, d’autres artistes ont comme lui adopté une stratégie de communication en s’appuyant sur le grand public pour renforcer leurs positions au sein du champ artistique.

Il y a cependant deux aspects de son œuvre qui sont d’actualité et n’appartiennent qu’à lui. Le premier concerne la construction des identités; son œuvre joue sur leur caractère flottant, sur la frontière floue entre les genres, sur la position instable de dominant et de dominé. Le second aspect concerne le désir de maîtrise. Si fantaisiste et apparemment délirant fût-il, Salvador Dalí était surtout obsédé par le contrôle de son image et par celui de l’événement. Il agissait à la manière des stratèges de jeux numériques qui franchissent sans cesse les niveaux pour accéder à celui de maître du monde, dans un espace construit, artificiel et virtuel. Il exhaussait l’odieux désir de pouvoir mais heureusement dans le domaine de l’art, donc sur le plan symbolique.

Dalí. Centre Georges Pompidou, 75004 Paris. Rens. 00 33 1 44 78 12 33 et www.centrepompidou.fr. Tous les jours sauf mardi de 11 à 21h (du jeudi au samedi de 11 à 23h). Jusqu’au 25 mars.