Genre: jazz
Qui ? Paul Motian
Titre: The Windmills Of Your Mind
Chez qui ? (Winter & Winter/Musicora)

Titre: Live At The Village Vanguard, vol. III
Chez qui ? (Winter & Winter/Musicora)

Qui ? Konitz/Mehldau/Haden/Motian
Titre: Live At Birdland
Chez qui ? (ECM/Phonag)

Q uel regard la postérité portera-t-elle sur lui? Un classique en perpétuelle posture d’avant-garde. Un boulimique aussi, du moins sur le tard, qui sort simultanément ou presque trois disques incohérents (entendez: irréductibles à un dénominateur esthétique commun) où l’on retrouve pourtant, sous des dehors éclatés, de larges pans d’un univers toujours plus irréductiblement personnel. Nommons-les: il y a le Live At The Village Vanguard , volume III d’un (pour l’instant) triptyque dont rien ne dit qu’il ne virera pas à la fresque, un Windmills Of Your Mind qui a tout pour décontenancer les «motianophiles» purs et durs, et un Live At Birdland cosigné par les poids lourds du jazz business que sont (devenus) Lee Konitz, Brad Mehldau et Charlie Haden. La preuve par trois que Motian est désormais le cauchemar des comptables. Qui, d’ailleurs, ne se perdrait pas dans cet univers de remises en question perpétuelles, sans repères autres que la volonté têtue de brouiller toutes les pistes?

Mais on peut se perdre avec délectation, et c’est vers ce genre d’émotion que tend la musique actuelle du batteur. Même quand il se mesure aux standards, par définition codifiés (le mélancolique «And So To Sleep Again» de Joe Marsala dans le Village ­Vanguard), il le fait dans un esprit d’insoumission, qui peut aller ou non jusqu’à la subversion, mais qui en gomme – comme une faute de goût qu’il faut racheter – l’aspect rengaine si rassurant. Des pièces sans début ni milieu ni fin, tout le disque en témoigne, dans lesquelles on entre comme dans un moulin dont on n’a pas la moindre envie de sortir: comme ses complices en embrouilles Chris Potter, Larry Grenadier, ­Masabumi Kikuchi ou Mat ­Maneri, on s’y laisse mener par le bout des baguettes.

Changement d’instrumentation avec les Windmills, d’aventures aussi, de public probablement. Avec son partenaire à éclipses et frère siamois en singularité Bill Frisell, il renoue instantanément une conversation dont la trompeuse bonhomie dissimule, tant pis pour les distraits, un véritable génocide des lieux communs du jazz. En Petra ­Haden, fille de Charlie, il a trouvé une voix suave, peu charismatique et donc malléable, qu’il rend intéressante à force de la pousser sur des sables mouvants (et de l’en retirer bien sûr, en galant ­Motian qu’il sait être) dont elle ne semble pas mesurer le danger. Beaucoup de second degré dans ce disque qui sonne au fond comme l’opus masqué d’une ­Norah Jones qu’on aurait réussi à faire chanter sur le divan de son psychanalyste.

Avec papy Konitz, l’osmose est hérissée d’écueils, et c’est tout bénéfice pour Mehldau et Haden qui se ruent dans les trous d’air ainsi créés. Imaginer dans le rôle d’autres batteurs de pointe, ­DeJohnette, Roy Haynes, Peter Erskine? On peut. Mais le tableau n’aurait pas, dans les dégradés, ces si bouleversants clairs-obscurs, ni, dans la mise en espace, cette pluralité simultanée de points de vue. Motian, de Rembrandt à Picasso et tellement au-delà.