Amateurs de bizarre et d'outrance, cette histoire est pour vous. Les Boréades de Jean-Philippe Rameau ont connu un destin aussi biscornu qu'elles sont désirables. Dernier épisode en date: le Festival de Salzbourg vient de les remettre à leur place, haut, très haut sur la liste des chefs-d'œuvre de la musique française.

Commençons par la fin. Le dernier opéra de Rameau n'a pas été créé du vivant de son auteur. On dut attendre 1974 pour que John Eliot Gardiner en donne une version de concert à Londres avant une première scénique à Aix-en-Provence en 1982. Cette production passa devant les micros d'Erato et ne fut suivie d'aucune autre. Pour une raison aussi simple qu'incongrue: les droits de la partition, propriété de la Bibliothèque nationale, ont été acquis par un éditeur qui en exige un prix exorbitant. Il aura fallu la ténacité passionnée de Simon Rattle, tombé amoureux des Boréades lors de leur exhumation, et l'opiniâtreté proverbiale de Gérard Mortier, directeur du Festival de Salzbourg, pour qu'une nouvelle production voie enfin le jour.

Mais l'ouvrage était déjà né sous une étoile lunatique. Composé par Rameau en 1763, il disparut de l'affiche en pleine répétition. Pendant deux siècles, les musicologues ont attribué cette mise à l'écart au décès du compositeur, survenu en septembre 1764. Mais des thèses récentes parlent de censure, voire de conspiration.

C'est que Les Boréades ont de quoi déranger. L'argument raconte comment Alphise, reine de Bactriane obligée de choisir la main d'un descendant du dieu des vents Borée, préfère abdiquer afin de se fiancer à Abaris, simple prêtre d'Apollon. Borée ne l'entend pas de cette oreille. Il enlève la beauté rebelle, détruisant la Bactriane sur son passage. Abaris parviendra à la délivrer.

Montrer une femme s'opposant à l'autorité divine pouvait passer, dans la France de Louis XV, pour une attaque contre la monarchie. D'autant que les personnages n'hésitent pas à chanter: «Le bien suprême, c'est la liberté.» Paroles qui, dans un genre conçu pour flatter le souverain, tiennent de la provocation.

Une inventivité farouche

Les insolences du livret (vraisemblablement dû à Louis de Cahusac) tempêtent d'autant plus que Rameau les a mises en musique avec une inventivité farouche. Comme Borée ouvrant les portes de son antre, l'avisé Jean-Philippe déchaîne des audaces harmoniques et instrumentales inouïes. A côté d'innombrables gavottes dévotes et contredanses aux folles cadences, dans des tourbillons de couleurs où bassons et clarinettes tiennent la vedette, on trouve par exemple un entracte dépeignant la fatigue des vents: l'auditeur non averti prendrait facilement ce Rameau 1763 pour du Stravinski 1954!

A partition hors norme, chef inclassable. Pour sa première incartade dans le baroque français, Simon Rattle est allé prendre conseil chez ses confrères Gardiner et Christie, et il a fait construire de nouvelles «copies d'anciens» pour l'Orchestre du Siècle des Lumières. Le résultat est au-delà de toute espérance, gorgé de suc, virevoltant de verve, mais nostalgique aussi, notamment dans une Entrée de Polhymnie à léviter sur place. Cette direction toujours souple et juteuse se paie le luxe d'être incisive sans tomber dans la sécheresse. De quoi en remontrer aux ramistes chevronnés que sont Christie et Minkowski.

Tout aussi inattendus dans ce répertoire, Karl-Ernst et Ursel Herrmann signent mise en scène, décors et costumes. Leur tâche est ardue, tant on danse et si peu l'on agit dans Les Boréades. Mais les époux poètes savent faire de nécessité vertu. Dans un petit Trianon ouvrant sur des jardins où se lit le passage des saisons, ils entassent un monde qui n'a que le plaisir à la bouche: il se fatigue en bals masqués, parties de chasse, spectacles d'acrobates. D'une galerie, les immortels observent cette cour qui reflète parfaitement l'obscène avidité de jouissance de la noblesse sous Louis XV, dans une France exsangue. Modèles d'intelligence et de bon goût, les Herrmann montrent ce que cette course au plaisir comporte de vulgaire et d'amer. C'est avec hargne que le chœur chante au public: «Jouissons de nos beaux ans!»

Un seul regret

Sans recourir à un corps de ballet professionnel, le spectacle ramène sans cesse la musique de Rameau à l'impulsion dansée. La soirée se met d'ailleurs en branle lorsqu'un personnage muet et omniprésent (campé par un ex-danseur de Pina Bausch, Lutz Förster) esquisse quelques pas de claquettes. Et si la prolifération d'idées frise la saturation avant l'entracte, la rougeur crépusculaire du dernier tableau dit admirablement la fuite en avant d'un Ancien Régime dont les jours sont comptés. Les courtisans dansent alors de plus belle, avec un acharnement calqué sur la «contredanse très vive» qui termine l'œuvre – ultime pied de nez d'un compositeur de 80 ans. Et point final d'un spectacle aussi poétique que grimaçant.

Un regret cependant, causé par les chanteurs. Leurs phrasés comme leurs nuances témoignent d'un travail musical approfondi. Mais il leur manque l'essentiel dans ce répertoire: le français. Celui de Heidi Grant Murphy (Amour) est calamiteux, celui des autres à peine meilleur. Cela n'empêche pas de frissonner lorsque Barbara Bonney (Alphise) clame sa détresse avec des frémissements dans la voix, lorsque Charles Workman (Abaris) effleure la reprise d'un air à faire pleurer les pierres ou que Jeffrey Francis (Calisis) se rit des suraigus de son rôle. Au-delà de l'inintelligibilité générale, on reconnaît les beautés de cet adieu flamboyant à la tragédie lyrique comme à l'Ancien Régime. Et qui, pour mieux thématiser la jouissance, en a fait son étendard.

Prochaines représentations les 5 et 7 août. Tél. 0043/ 662 80 45 579.