L'espace est blanc comme une page qu'il convient de noircir. Et étroit comme un lieu où règne une oppressante promiscuité. Fidèles à leur habitude, Ursel et Karl-Ernst Herrmann ont imaginé une scénographie astucieuse pour leur nouveau spectacle: une passerelle blanche circonscrit la fosse d'orchestre du Kleines Festspielhaus et pousse les personnages d'Idoménée au plus près des spectateurs.

Pour les époux Herrmann, mettre en scène Idoménée de Mozart au Festival de Salzbourg, c'était s'exposer à de dangereuses comparaisons avec eux-mêmes. Leur fameuse mise en scène de La Clémence de Titus, autre opera seria du génial compositeur, a en effet marqué l'histoire dès sa création en 1982. La comparaison s'impose d'autant plus que, malgré un espace plus stylisé (une mince bande bleue figure l'horizon maritime, un bateau de papier au bout d'un trident suffit à suggérer l'emprise de Neptune), la démarche est fondamentalement la même: il s'agit de mettre en scène ce chef-d'œuvre fulgurant comme un Kammerstück, pièce de chambre confrontant les desseins d'individus tiraillés entre désir et devoir.

Portés par une direction d'acteur toujours tendue et expressive, les personnages y acquièrent une consistance en accord avec la musique frémissante. C'est que les Herrmann sont des maîtres en mozartitude. Depuis leur magistral collage d'airs de concert Ombra felice, on sait qu'ils ont cerné la moindre facette du compositeur, sa frivolité pensive comme sa gravité jubilatoire. L'approche a cependant ses limites car, contrairement à La Clémence de Titus, drame privé dans une Rome sans dieu, Idoménée est la seule véritable tragédie mozartienne. Ses personnages se battent contre l'inflexible volonté de Neptune plutôt qu'entre eux. Le refus de la grandeur héroïque fait dès lors une victime: Elettra, bien malheureusement sacrifiée à la douce ironie que les metteurs en scène entendent insuffler à cette tragédie sans issue.

Le poids inexorable du destin

Sans passer par le pathos, les Herrmann ont en revanche trouvé un moyen superbement théâtral de mettre en images le poids toujours plus inexorable du destin. Tirant le rideau du fond de scène, ils ouvrent le drame privé sur la tragédie collective où le dieu Neptune impose sa puissance. Sur les jaunes rives de la Crête, une tache noire grandit et finit par souiller les costumes. Les Herrmann se rachètent toujours en déployant cette poésie fantasque qui est leur marque de fabrique et qui triomphe dans le dernier tableau: le dieu s'est apaisé, la soirée se prolonge par quelques bribes du splendide ballet composé par Mozart en 1781, et presque systématiquement coupé depuis. Les personnages comme le chœur donnent libre cours à leur joie d'être libérés…

L'atmosphère est d'autant plus festive que Michael Gielen imprime un rythme échevelé à la partition. Etonnamment à l'aise dans ce style, ce défenseur de la musique du XXe siècle s'inspire des phrasés baroques pour mettre en valeur les bois et ciseler son accompagnement avec nervosité à la tête d'une Camerata Academica aux sonorités franches et fraîches. Le revers de la médaille, c'est que l'abandon, si essentiel aux airs d'Ilia et à certains chœurs, lui fait défaut. Les chanteurs donnent le change: Dorothea Röschmann délivre un chant domestiqué et vibrant d'humanité pour nimber Ilia de lumière, tandis que Luba Orgonasova se joue sans problème des redoutables agilités d'Elettra. Plus revêche à la rondeur, le timbre de Vesselina Kasarova se prête néanmoins à un portrait fouillé d'Idamante. Le point noir s'appelle Jerry Hadley: mettant sa voix en avant sans souci de style, son Idoménée vocifère sous prétexte de caractérisation et s'emmêle dans le grand air «Fuor del mar». Le comble, c'est qu'il a opté pour la version longue, dont les vocalises asphyxient même les plus valeureux belcantistes! Ce dernier spectacle du festival est donc à l'image de la manifestation: aventureux, parfois trébuchant, souvent enthousiasmant, toujours passionnant.