«Vous allez voir L'Amour de loin? So schön!» Avant même de pénétrer dans le théâtre du Manège des Rochers, le spectateur perçoit la rumeur qui court la ville: le nouvel opéra créé au Festival de Salzbourg a séduit son monde. Sa première du 15 août dernier s'est soldée par une salle en délire. Ce soir, il aura droit à une standing ovation. Un chef-d'œuvre est né? Presque.

Les meilleures conditions étaient réunies pour propulser L'Amour de loin dans le gotha des opéras promis à une durable carrière. D'abord un tandem inédit: la compositrice finlandaise Kaija Saariaho pour la musique, l'écrivain libanais Amin Maalouf pour le livret. Tous deux sont des exilés volontaires en France, tous deux se frottent pour la première fois à l'opéra. Et le sujet qu'ils ont choisi paraît idéalement taillé aux mesures de la scène lyrique par sa belle et puissante simplicité.

Cet «amour de loin», c'est celui que chanta le troubadour Jofré Rudel au XIIe siècle et qu'une tradition plus tardive prête à sa vie: ce sire du château de Blaye serait tombé amoureux de la comtesse de Tripoli qu'il n'avait jamais vue: il mourra au moment de la rencontrer. Confinant à l'abstraction, cette histoire marie la mort et l'amour dans une épure qui fait immanquablement penser à Tristan. C'est aussi l'occasion d'une riche confrontation entre Orient et Occident, d'un travail sur le lointain théâtral et musical…

Or, dès les premières mesures, le caractère familier de la musique de Kaija Saahariaho frappe l'oreille. Ces couleurs musicales ne nous sont pas étrangères. Le prélude ne rappelle-t-il pas l'orchestre du Ravel de la Shéhérazade? Et l'obsédante modalité musicale, que la compositrice associe au Moyen Age occidental comme à l'exotisme oriental, n'est-elle pas celle que Roussel ou Hindemith ont employée dans le même but? Ici comme hier le son du luth est figuré par la harpe, le chant du rossignol par le piccolo, la langueur orientale par des mérismes du hautbois, l'ascèse médiévale par des quintes à vides.

Tout en se gardant de la citation et du collage, cet ouvrage continu en cinq actes et cent trente-cinq minutes ne cherche donc pas à inventer un monde inouï. Il préfère jouer à cache-cache avec l'auditeur, qui trouve facilement ses marques au milieu de tant de lumineux repères. Mais ce mouvement vers le spectateur s'accompagne d'un recul qui, loin de le contredire, le complète: la compositrice met en perspective les couleurs archaïques par des motifs obstinés, longues tenues dans le grave, agrégats de cordes, micro-intervalles. Le résultat? Une impression de bizarrerie familière, une illusion de lointain produite par l'étrangeté esthétique et non par les effets discrets de spatialisation électro-acoustique.

Le traitement du texte s'emploie pareillement à conjuguer proximité et distance. Proximité du réel par le recours constant à l'élision des «e» muets («Un homm' pense à vous»), mais distance avec le français oral par l'accentuation systématique de la première syllabe («PAysanne à cœur de PRINcesse»). D'un point de vue prosodique, L'Amour de loin se situe donc aux antipodes de Pelléas, car il distord le rythme de la langue. Le tour de force consistait à éloigner l'auditeur sans le perdre complètement de vue – à voir son enthousiasme, le pari est tenu. Il faut dire que la musique de Kaija Saariaho, qui jamais ne couvre les voix, est littéralement envoûtante. Surtout dans ses moments d'introspection.

Si les scènes à deux personnages semblent moins abouties, c'est à cause du livret de Maalouf qui délaisse l'épure mythique pour tomber dans une peinture psychologique aux accents bien prosaïques. Comme s'il cherchait à incarner quand Kaija Saariaho s'entend à abstraire. L'autre faiblesse à corriger, c'est l'indifférence totale de la partition au moment tant attendu de la rencontre. Poursuivant ses sinueux arpèges, la musique ne retrouve son souffle qu'à l'instant de la mort du troubadour, puis de la vaine révolte de Clémence. Etranges faiblesses d'une œuvre si forte…

Sur scène, Peter Sellars s'est fait discret. Une fois n'est pas coutume, il a davantage pensé en images qu'en jeu. Tant pis pour ses chorégraphies de gestes et tant mieux pour la beauté picturale de la scénographie signée George Tsypin. Deux tours de plexiglas symbolisent les deux mondes mis à distance. Entre eux et tout autour, la scène est couverte d'eau. C'est sur cette étendue liquide que, tels des fantômes surgis d'un rêve, les deux amants se feront face. Sur la pierre du Manège des Rochers, les lumières de James F. Ingalls se reflètent en de fascinantes irisations. Et dans la fosse, Kent Nagano déploie une gamme de couleurs presque aussi riche, avec son objectivité habituelle. Rien à reprocher aux trois chanteurs: Dwayne Croft fait un Jofré emporté, Dagmar Peckova remplace efficacement Lorraine Hunt pour chanter le Pèlerin, et Dawn Upshaw impose une Clémence vibrante de passion. Manquent juste quelques retouches pour crier au chef-d'œuvre. La perfection n'est donc pas si loin…