L'opéra de la fin du XXe siècle ressemble à un terrain vague. Chaque compositeur vient y jouer un jeu dont il réinvente sans cesse les règles. Il s'agit de ne pas user de vieilles recettes, d'interroger le genre et de se demander secrètement s'il n'est pas désuet. Sur ce lopin de terre où poussent des herbes sauvages et des fruits au goût inconnu, Luciano Berio ne se lasse pas de jouer. C'est qu'il n'a jamais caché son amour de la voix. L'année prochaine, il aura 75 ans. Son dernier opus lyrique, Cronaca del luogo, qui vient d'être créé à Salzbourg, est l'œuvre d'un sage. Avec elle, le compositeur italien atteint une forme de classicisme.

Un chœur sorti du roc

Car cette «Chronique du lieu» a une pureté, une rondeur particulières. Elle vous enlace et vous caresse. Même ses rares accès de violence gardent un abord poli, presque doux. C'est que cette «Azione musicale» se veut musique avant tout. Sa théâtralité n'est qu'une émanation de la partition, à l'instar de l'espace de jeu, qui découle d'un lieu originellement non théâtral, en l'occurrence la Felsenreitschule, ancien manège à chevaux creusé dans le roc. Berio a écrit son ouvrage sur mesure pour cet endroit où pousse un arbre et où perce le ciel.

Tout part du mur. Les musiciens et choristes sont dissimulés sous ses arcades et produisent des accords sans fin, comme si la pierre se mettait à murmurer. De ces sons naît une partition. Et de ce roc bidimensionnel sort un petit chœur, qui introduit la troisième dimension en évoluant sur la scène, la «piazza». Une voix soliste s'en détache, promue personnage principal: «R», écho lointain de Rahab, la courtisane de Jéricho. Le rôle est idéalement modelé sur les moyens actuels de Hildegard Behrens, qui n'a rien perdu de ses légendaires aigus flottants.

Dès lors, cinq tableaux indépendants vont inscrire dans ce mur, comme dans une page d'histoire, différentes situations inspirées de la Bible: l'effondrement du mur renvoie à Jéricho et à Jérusalem, sa reconstruction rappelle Babel. Mais une menace sans nom plane sur les dernières scènes. Les mots ultimes, en partie empruntés à Paul Celan, disent le silence inéluctable et la fin du temps: «Mets ton drapeau en berne, souvenir. Aujourd'hui et à jamais.» Car les derniers mots d'une chronique coïncident bien souvent avec l'écroulement d'un monde.

La structure de l'ensemble renvoie à la musique pure: n'est-ce point là le plan d'une symphonie classique, avec un premier mouvement dramatique (le Siège), une deuxième partie élégiaque (le Champ), un scherzo (la Tour), un presto (la Maison) et l'ajout d'un dernier mouvement récapitulatif (la Place), tout à fait typique de Berio, qui pose de semblables synthèses à la fin de Coro, Sinfonia ou Cries of London? Sur scène, ce finale introduit tous les choristes jusqu'alors cachés. Le livret indique que le chef doit aussi apparaître, afin que tous chantent le poème de Paul Celan que Berio a musicalisé avec une infinie délicatesse. Comme si cette œuvre de presque deux heures retraçait le chemin qui mène du son inarticulé à la poésie, de la nature à l'art.

En faisant naître ainsi l'opéra de la musique pure, Berio réalise un vieux fantasme. Mais s'il laisse la part belle au chœur (le parfait Arnold Schönberg Chor), au chef d'orchestre, (un Sylvain Cambreling raffiné et poétique), s'il met les voix à leur aise (notamment le mezzo chaleureux de Monica Bacelli), il ne facilite guère la tâche du metteur en scène. Claus Guth a choisi la sobriété, faute de mieux. Sur une scène vide, quelques choristes en habit de ville sont regroupés. Ils vont peupler le plateau et, sous les éclairages éloquents de Heinrich Brunke, esquisser par des sémaphores gestuels le sens qui suinte de la partition. Simple et efficace, cette vision ne tient pas toujours compte des indications fournies par le livret de Talia Pecker Berio. Et ses images élégantes restent dénuées de la charge poétique qu'on attend de cette chronique hypnotique.

Les limites du sens et du son

Restent les prolongements sans fin suscités par ce collage de situations qui confrontent le collectif toujours en mouvement à l'unicité inamovible du mur, du «lieu» qui, en hébreu, sert aussi à désigner Dieu, «l'innommable, l'incommensurable» comme il est dit dans Moïse et Aaron de Schönberg. Osera-t-on rapprocher cette dernière œuvre de Cronaca del luogo? Dans l'une comme dans l'autre, un compositeur majeur s'interroge sur les limites du sens et du son. Dans l'une comme dans l'autre, un créateur d'âge avancé atteint une forme d'épure et de limpidité, une décantation de son style. Ici, Berio garde certains traits personnels (l'accord dont dérive toute une composition, les onomatopées, le jumelage entre des voix et des instruments solistes), en essaie d'autres (l'écriture minimaliste). Il semble revenu de tout pour retourner à l'essentiel. Et livrer cette conclusion presque inquiétante: au-delà de la nature, il y a l'art; et au-delà de l'art, il n'y a plus guère que le silence.

Cronaca del luogo. Représentations les 31 juillet et 3 août, il reste des places dans toutes les catégories, tél. 0043/ 662 80 45 760.