Vous avez dit «remise à l'ordre», «boycott», «mise au ban»? L'habitué du Festival de Salzbourg s'attendait cette année à percevoir un malaise, à éprouver des tensions bien réelles dans la ville de Mozart. D'autant que Gérard Mortier, directeur artistique du festival, est l'un des premiers acteurs culturels qui aient réagi à l'accession au pouvoir du FPÖ, parti de Jörg Haider, en posant sa démission – qu'il retira quelques semaines plus tard, pour mieux lutter sur place.

Un paradoxe autrichien

Or, vue de l'intérieur, l'Autriche n'affiche aucun signe extérieur d'une nation pestiférée. Il paraît même que le tourisme est en train de battre ses records de fréquentation. A en juger par la foule compacte qui inonde les rues de la vieille ville, classée «patrimoine de l'humanité» par l'Unesco, on croit la rumeur sur parole. Et on vérifie que tourisme et militantisme politique sont décidément inconciliables. L'ironie est pourtant immense. Et amère. Car Salzbourg vit essentiellement de ses touristes, qui affluent en masse du monde entier. Et c'est en même temps l'un des fiefs du FPÖ, parti ouvertement xénophobe…

Au cœur du paradoxe autrichien, le festival instaure certes des débats qui abordent le problème plus ou moins frontalement: «Créativité et multiculturalisme», «La modernité viennoise et la perte de l'identité» vont se succéder après une discussion sur «Le Festival de Salzbourg pendant et après le IIIe Reich» qui s'est tenue le 28 juillet dernier. Enfin une grande «Fête de la démocratie» organisée par Gérard Mortier s'y déroulera à la fin du mois.

Sinon, RAS. Le public, plutôt chic et conservateur, continue d'affluer. Il est prêt à dépenser jusqu'à 4600 schillings (580 fr.!) pour une place dans le saint des saints festivaliers. Le seul changement visible est un symptôme non pas politique, mais économique, sans rapport avec la situation autrichienne: les maisons de disques, jadis omniprésentes par le biais de pubs dans les taxis ou les vitrines, ont purement et simplement disparu de la circulation. Plus la moindre affichette, plus de bureau de presse étincelant. On savait que le disque classique était en crise depuis quelques années, mais cette tendance a pris des proportions dramatiques ces derniers mois.

Pour en revenir à l'Autriche, et mis à part les quelques tentatives du festival, il semble que, fidèle à son habitude, elle s'empresse de «refouler» une réalité peu amène, de la même manière qu'elle rechigne à se confronter à son passé. Reste à voir si la programmation de l'an prochain, cette fois adaptée au nouveau contexte, suscitera davantage de remous. Car l'édition 2000, jusqu'à présent, ronronne aussi parfaitement qu'une danse à trois temps.

A. Px