C’est à une bien étrange expérience que s’est livré Sam Kidel. Si on la déplie entièrement, on y retrouvera un général deux étoiles de l’armée américaine, des ascenseurs qui chantent, des call centers de l’administration britannique et un collectif de jeunes artistes de Bristol appliqués à faire sauter les verrous de la musique électronique.

Essayons de saisir un fil chronologique pour tenter d’y comprendre quelque chose. En 1922, le major general George Owen Squier fonde une entreprise du nom de Wired Radio Inc. Sa vocation première – basée sur une technologie brevetée par Squier lui-même: concurrencer la radio hertzienne en diffusant de la musique par téléphone. En 1934, année de son décès, l’ex-militaire modifie à la fois le nom de sa compagnie et son marché: Muzak – telle sera désormais sa dénomination – se spécialisera dès lors dans la musique d’ambiance à destination de clients commerciaux, par exemple les propriétaires de malls désireux d’empoigner leurs clients, au-delà du portefeuille, par les oreilles.

Diabète auditif

Muzak est devenu au fil du temps un nom commun: la muzak. C’est ce qu’on appelle aussi, en bon français, la «musique d’ascenseur»: un mélange de ce que l’on peut trouver de plus saccharineux sous les marteaux d’un piano de lounge hôtelier et de plus ataraxique dans les cuivres du James Last Orchestra. Une musique qu’on entend plus qu’on ne l’écoute, déterminée par ses vertus indolores.

Indolore? Voire, car on a là une forme d’easy listening à but (sinon à effet) performatif: les séquences de muzak sont constituées de blocs d’une quinzaine de minutes qui, en modifiant insensiblement leurs paramètres structuraux (augmentation du tempo, adjonction progressive de cuivres, etc.), sont censées devenir des stimuli incitant à la productivité ou attisant la fièvre dépensière. S’il apparaît difficile de prouver que l’apparition d’une section de trombones induit celle d’une cagette d’huîtres dans le caddie, force est de constater que le marché de l’impulsion sonore est une réalité: il n’est que de jeter un œil sur la home page du site de Mood Media Corporation (qui a racheté en 2011 ce qui restait de Muzak) et sur son slogan pour s’en convaincre: «We put people in the mood to buy.» Quoi qu’en dise Quintilien, les frontières de la parodie sont poreuses.

Pauvre McCartney

La muzak ne pouvait que devenir un objet critique. Pour son extériorité insipide (Lennon à McCartney en 1971, après la séparation des Beatles: «The sound you make is muzak to my ears»). Mais aussi pour son agenda caché: entre beaucoup d’autres, la scène industrielle (fin 70’s – début 80’s) s’est emparée de son paradigme manipulatoire pour le lire au crible de ses propres fantasmes – on peut ici se référer au très destructeur Industrial Muzak (Industrial Records, 1979) de Throbbing Gristle pour se rendre compte du potentiel transgressif de cette forme musicale a priori anodine.

«We put people in the mood to buy», dit le motto de Mood Media Corporation. On pourrait ajouter: «We make people stay on the line.» Et on touche là à la variante de muzak qui rejoint le plus directement la vision originelle du général Squier – et qui s’avère peut-être aussi la plus énervante de toutes: c’est cette fameuse petite musique qui carillonne à votre oreille collée au biniou lorsque vous êtes mis en attente par un central téléphonique quelconque – «Tous nos correspondants sont occupés…», etc. Survient alors généralement l’image de Kronos dévorant, non pas ses enfants, mais les précieuses minutes de votre propre existence.

Bristol crew

C’est ici qu’intervient Sam Kidel. Natif de Bristol, ce jeune musicien fait partie d’un collectif local nommé Young Echo. Ils sont onze (Amos Childs, Cris Ebdon, Sebastian Gainsborough, Joseph McGann, Alex Rendall, Robert Hunt, Jack Richardson, Sam Barrett, Daniel Davies, Chester Giles et, donc, Sam Kidel). On trouve chez eux des choses très étranges: le dub caverneux de Zhou (Childs & Ebdon); les expérimentations en textures sonores de Jabu (Childs & Rendall); les rythmes colossaux et abrupts de Vessel (Gainsborough); ou des productions de bass music en grand ensemble, comme pour l’album collectif Nexus (Ramp Recordings, 2013).

Sam Kidel est en lui-même tout aussi protéiforme: on peut l’entendre retravailler de vieux morceaux d’ambient du début des années 90; puis se mettre à manipuler des cordes frottées (l’excellent String Loops, sorti en 2011 chez A Future Without); prendre des teintes plus sombres sous un pseudonyme anagrammatique – El Kid; ou s’amuser, pour son projet SUPERMARKET!, à fragmenter les vocalises de cadors R’n’B (Beyoncé, Justin Timberlake, et al) pour en faire de longs exercices de micro-harmonie.

Plus intéressant encore – et l’on parviendra ici à renouer quelques fils: Sam Kidel a longtemps officié comme téléphoniste pour les services sociaux de sa ville de Bristol. Et par voie de conséquence comme diffuseur de muzak à destination d’administrés captifs et suspendus. «Quand je travaillais là, j’ai vraiment pu me rendre compte du poids des réglementations et de la manière dont elles vous affectent, expliquait-il en juin 2016 à Thump, spin off du magazine Vice consacré à la culture électronique. J’ai pu voir le peu de marge de manœuvre dont vous disposez quand vous êtes employé à ce poste. Si vous vous écartez des règles, vous êtes livrés à vous-mêmes, et vous pouvez être sanctionnés si les choses se passent mal.»

Une prison de notes

Kidel, par une forme de raisonnement métonymique, a décidé de réfléchir à l’un des composants de cette régulation, la muzak (justement), en ce qu’elle se caractérise par sa prédictibilité et par son utilisation dans une fonction coercitive. Il lui a consacré un travail de recherche dans le cadre de ses études universitaires, puis une réalisation pratique sous la forme d’un album conceptuel à la fois tragique et désopilant, et dont le titre résume assez bien l’idée: Disruptive Muzak (The Death of Rave, 2016).

Le programme de ce disque joue sur deux temps: Kidel a d’abord composé quelques séquences d’une muzak altérée, beaucoup moins sirupeuse et beaucoup plus mélancolique et hachée que l’originale – on pourra dire que si la muzak est une forme de Canada Dry, sa variante disruptive comporte quelques degrés d’éthanol, ce qui donne au final un ambient fracturé d’excellente facture.

Panique au combiné

Dans une seconde phase, Kidel a composé le numéro de différentes administrations britanniques pour jouer un tour pendable à leurs réceptionnistes: lorsque ceux-ci décrochaient (enfin), Kidel, au lieu de leur répondre, leur passait sa muzak et enregistrait leurs réactions, interloquées et vaguement paniquées.

L’assemblage de tout cela donne Disruptive Muzak, un travail qui va bien au-delà du canular pour porter un discours détonnant sur ces habitus sociaux qui nous maintiennent captifs. Entrelardées dans le fond musical, les réactions des opérateurs téléphoniques face au miroir déformant qui leur est présenté par Kidel en témoignent: «Allô?… Allô?»; «Est-ce qu’il y a quelqu’un?»; «Je n’entends rien, je vais raccrocher», disent-ils en boucle – alors que les standards téléphoniques informatisés assaillis de la même manière par Kidel partent visiblement en sucette. A l’écoute, l’effet et la conclusion conceptuelle de Disruptive Muzak sont à la fois méchamment drôles et terrifiants: car ce qui est mis en lumière ici, c’est la pulsion d’un monde babillant tendu vers l’incommunicabilité.

Sam Kidel, dans le cadre du LUFF. Casino de Montbenon, Lausanne. Sa 21 à 0h55. Rens. www.luff.ch