Du haut de son 1m88, il avait le regard rétréci des cow-boys toisant l’immensité du désert, un visage émacié, les mâchoires serrées comme un sécateur, et le port martial d’un fils d’officier. Comme Steve McQuen ou Paul Newman, il avait la cool attitude, avec toutefois un bémol rock. L’Europe l’a découvert tardivement, en 1983, dans L’Etoffe des héros, cette épopée consacrée à la conquête de l’espace. Il y tient le rôle de Chuck Yeager, le mythique pilote qui, le premier, a franchi le mur du son. Mais cela faisait déjà vingt ans que Sam Shepard jouait un rôle important dans la contre-culture américaine.

Né à Fort Sheridan, Illinois, en 1943, il se fait connaître comme acteur et dramaturge sur les scènes du Off-Off-Broadway.«Il y a des endroits où écrire c’est jouer et jouer c’est écrire. Les divisions ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont les choses se croisent» pensait-il. Entre 1964 et 2013, il écrit une quarantaine de pièces qui malmènent régulièrement les mythologies américaines de la famille et de la conquête de l’Ouest. Certaines sont adaptées au cinéma, comme True West ou Fool for Love (par Robert Altman). Il scénarise deux films de Wim Wenders, Paris, Texas (Palme d’or à Cannnes en 1984) et Don’t Come Knocking. Il participe à la Rolling Thunder Review de Bob Dylan, dont il relate la geste rock n’rollienne. Il publie plusieurs romans et recueils de nouvelles comme Motel Chronicles, Lune Faucon ou Chronique des jours enfuis.

Ténébreux

Après le Renaldo & Clara de Bob Dylan, il se dirige vers le cinéma, un peu par hasard, se considérant avant tout comme un écrivain. Louvoyant entre films mainstream et projets plus expérimentaux, il joue dans Les Moissons du ciel, de Terrence Malick, Homo Faber, de Volker Schlöndorff d’après Max Frisch, L’affaire Pélican, d’Alan Pakula, Cœur de tonnerre, de Michael Apted, De si jolis chevaux, de Billy Bob Thornton, The Pledge, de Sean Penn d’après Dürrenmatt, ou encore L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, d'Andrew Dominik, dans lequel il tient le rôle du ténébreux Frank James… Il garde une distance prudente avec le star system: «Collaboration… C’est le mot dont se servent les producteurs. Cela veut dire "N’oublie pas de lécher des culs du début à la fin"».

Il a été le compagnon de l’actrice Jessica Lange, rencontrée sur le tournage de Frances, et l’amant de Patti Smith.

Minéral

Alors que d’autres héros américains ont des fins pathétiques, Sam Shepard est resté droit dans ses bottes. Il a connu un glorieux crépuscule. Dans Blackthorn, western élégiaque, il a incarné Butch Cassidy: selon certaines légendes de l’Ouest, le fameux outlaw aurait survécu au guet-apens de San Vincente et vécu en Bolivie. Il a tenu le rôle du père dans Un été à Osage County, monarque las d’une tribu de dragons femelles, poète grillé au bourbon, qui s’absente, qu’on retrouve noyé dans la rivière, sans doute suicidé. Dans Mud, de Jeff Nichols, il est un ancien sniper de la CIA qui fait des cartons sur les serpents d’eau. Le jour où des malfrats cherchent noise à son jeune voisin, il sort l’artillerie lourde... Laconique, minéral, mystérieux, il crevait l'écran même dans les seconds rôles.

Il est décédé le 27 juillet 2017, à Kentucky, des suites d’une sclérose. Sur l’album Twelve, Patti Smith fait une reprise du «Smells Like Teen Spirit» de Nirvana sur le mode sépulcral. C’est Sam Shepard qui tient le banjo. Ses notes résonneront longtemps dans la nuit.