Les esthètes de la scène se méfient du théâtre réaliste. Ils l’accusent d’être trop psychologique et prévisible. Pourtant, ce théâtre a un avantage sur les autres styles: il met en lumière le talent des comédiens, montre leur aptitude à incarner des personnages au sens plein. C’est exactement ce plaisir qui se manifeste dans la petite salle carougeoise des Amis, à Genève, face à L’Enfant enfoui, pièce coriace sur les secrets de famille.

Ecrit par Sam Shepard en 1977 et couronné du Prix Pulitzer en 1979, L’Enfant enfoui raconte comment une famille de culs-terreux du Midwest se désagrège inexorablement depuis que Dodge, le patriarche, a décidé de faire sa propre loi en toute discrétion et impunité.

En fait, il y a punition. Car même si l’Etat reste coi, la vie devient peu à peu étouffante sous ce toit. Le ton est donné d’entrée: sur un canapé crasseux, Dodge (Michel Cassagne) soigne sa toux au whisky et aux cigarettes, abruti devant la télé. A l’étage, Hallie (Claudine Berthet) répète en boucle ses souvenirs d’un temps béni où elle paradait sur les champs de course de Floride.

Le soleil est loin derrière. Désormais, la pluie tombe sans arrêt sur cette bicoque de l’Illinois, et c’est trempé jusqu’aux os que Tilden, le fils aîné que la vie a rendu débile, débarque dans le salon. Il porte des plants de maïs alors que la famille en a cessé depuis longtemps l’exploitation. Vol chez un voisin ou retour du refoulé? Le maïs, denrée symbolique dans cette région de la Corn Belt, annonce une résurgence du passé. Un passé que Bradley (Edmond Vullioud), fils devenu, lui, unijambiste par accident, aimerait aussi oublier.

Mais la catharsis est lancée: Vince (Laurent Baier) et Shelly (Lucie Rausis), petit-fils du clan et sa compagne, débarquent de la ville et feront la lumière sur le forfait, tels des agents de la vérité.

Un scénario très shepardien, où parler libère des vieux démons. L’auteur raconte qu’il a grandi dans une famille où les hommes étaient alcooliques et violents. Il aspire à ce baume de la parole, à cette réparation.

Dramatique, L’Enfant enfoui? Etonnamment, non. A la mise en scène, Geoffrey Dyson (qui interprète aussi un révérend décadent) insiste sur la part comique des personnages et conserve à l’affaire un air de mystère. Raoul Teuscher est souvent bouleversant dans le rôle du fils limité, mais la pièce ne sombre jamais dans le psychodrame. Le mérite à Michel Cassagne, dont le jeu aérien donne des ailes à son paysan buté.

L’Enfant enfoui, Théâtre des Amis, place du Temple, Carouge, Genève, jusqu’au 3 fév., 022 342 28 74.