Musique

Sam Smith, idole consensuelle

Trois ans après l’immense succès remporté par son premier album, le chanteur britannique publie un nouveau disque de soul pâle destiné à plaire aux masses

Qui passe par Londres ces jours ne peut échapper au faciès de Sam Smith exhibé en noir et blanc dans le métro ou sur des panneaux géants dressés de Piccadilly aux artères commerçantes d’Oxford Circus. Franchement aminci et indiscutablement sexy, l’interprète du tube «Stay With Me» voit ainsi la sortie de son deuxième album, The Thrill Of It All, orchestrée en événement national. Sans surprise, il y conte son homosexualité entre vulnérabilité, tendres confessions et drames ordinaires.

Vous avez aimé l’album In The Lonely Hour (2014)? Vous vous attacherez pareillement à son successeur. Collection impeccable de plaintes soul accrocheuses («One Last Song») ou de ballades crève-cœurs («Burning»), le nouveau disque de Samuel Frederick Smith ne cherche rien à rénover ou à inventer, avançant pour principaux mérites ses mélodies immédiates, son spleen climatisé, sa production classe et une suite d’acrobaties vocales irréprochables. The Thrill Of It All? Un geste FM agréable et convenu destiné à assurer les beaux jours de l’industrie musicale.

Adele au masculin

Du chanteur, cette dernière attend d’ailleurs beaucoup: au cours des trois années passées, le Britannique a écoulé plus de 12 millions d’unités, raflé des distinctions honorifiques par paquets et conquis l’imprenable marché nord-américain. Bravo. Toutefois, on peut raisonnablement se demander pourquoi pareil triomphe. En effet, si «I’m Not The Only One» ou «Like I Can» sont ces hits plaisants, on est en droit de douter qu’ils vaillent l’engouement monstre qui a accompagné leur parution. A l’identique, si le nouveau single «Too Good At Goodbyes» est tant ravissant qu’inoffensif, on s’étonne que sa mise sur orbite s’accompagne d’un live spécial diffusé en prime time sur la BBC.

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Mais pour avoir hier chanté à nu son homosexualité et conté son cœur autrefois brisé par un amant, Sam Smith occupe maintenant jalousement une place longtemps demeurée vacante. Celle d’un jeune gay de 25 ans joli, poli et talentueux, mais sans véritables audaces, investi dans la cause LGBT mais sans désir de prendre les barricades, confiant volontiers ses misères, mais évitant toute subversion, complaisant avec les médias, mais sans verser dans la provocation. Pour l’industrie et les masses, un héros consensuel idéal, en somme. Ou comme le résume Katy Perry: «Un Adele au masculin», simple, accessible, rassurant.

Talons hauts

Ici, on ressort les disques de Smith qu’on a autrefois aimés: «Latch» (2012), électro effervescente composée par les Anglais de Disclosure sur laquelle il jouait au harangueur enfiévré. Ou «Lay Me Down», tête de gondole de l’album In The Lonely Hour remixé par l’exigeant pape house Todd Edwards (2013). Convaincant. Passé l’ouragan Amy Winehouse, l’Angleterre vivait alors son revival soul: Plan B, Jamie Lidell ou John Newman bataillaient ferme pour le trône. Costumes cintrés, cheveux gominés, allures pouponnes et embonpoint dont il se disait encombré, Sam Smith ne paraissait alors pas né pour régner. Pourtant, qui écoutait déjà son timbre au supplice et ses accents contrariés en sortait un peu remué.

Quatre ans plus tard, ce fils d’une banquière de la City domine seul la variété internationale, devant son statut d’icône LGBT à un discours moralement acceptable par le plus grand nombre. Un haut rang qui, pour être durablement conservé, l’astreint à ne surtout rien changer aux recettes qui l’ont mené à son triomphe démesuré. Arrangements, suppliques, thématiques, cordialité: The Thrill Of It All avance ainsi dans un constant souci de contrôle, laissant son auteur réserver ses scoops et déballages intimes aux réseaux sociaux et tabloïds.

Qu’y apprend-on? Franchement, rien de vital. Mais qu’importe: pour avoir hier chanté sans détour ses tourments sentimentaux et assumé tête froide son affolant succès, Smith a participé à accompagner – on ne dit pas «accélérer» – la normalisation et la visibilité des homosexuels en Occident. Son immense mérite se situe là. Son courage tout autant.


Sam Smith, «The Thrill Of It All» (Universal Music). En concert le 9 mai 2018 à Zurich (Hallenstadion).

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