Et si on créait à Arles un festival de photographie? Cette idée un peu folle, Lucien Clergue, Michel Tournier et Jean-Maurice Rouquette l’ont concrétisée en 1970, n’imaginant guère que ce rendez-vous provençal deviendrait au fil des décennies la plus importante manifestation photographique du monde. C’est ainsi que s’ouvre ce lundi la 50e édition des Rencontres de la photographie d’Arles, la cinquième sous la direction de Sam Stourdzé, auparavant en poste au Musée de l’Elysée.

A dix jours de l’ouverture du festival, le Parisien court d’un accrochage à l’autre pour superviser l’avancée de ce que l’on peut aisément qualifier de grands travaux, tant les Rencontres transforment chaque été la géographie de la ville. Pour ce jubilé, Sam Stourdzé a choisi un slogan tout simple: «50 ans, 50 expos.» C’est au cœur de l’une d’entre elles qu’on le retrouve. Peut-être pas la plus spectaculaire, mais certainement la plus emblématique du travail accompli par le festival pour la reconnaissance de l’art photographique. Dans la relative fraîcheur de l’église des Trinitaires, Toute une histoire! retrace la belle épopée arlésienne à travers des documents d’archives et quelques tirages issus des collections des Rencontres.

Le Temps: Au moment où l’on célèbre les 180 ans de la photographie s’ouvre les 50es Rencontres d’Arles. Quel est, en 2019, le rôle d’un festival comme le vôtre?

Sam Stourdzé: Il y a cinquante ans, c’est sûr que le but était de favoriser la reconnaissance institutionnelle de la photographie, qui n’était alors montrée nulle part. C’est pour cela qu’une bande de copains décidait, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, de créer le festival. Un demi-siècle plus tard, la reconnaissance a eu lieu, la photo est partout, même parfois un peu trop. Un rendez-vous comme le nôtre joue aujourd’hui un rôle presque inverse, mais qui est tout aussi important. On n’a jamais produit autant d’images, mais on s’aperçoit qu’il nous manque souvent des clés pour se méfier, décrypter, avoir un regard et une lecture critiques. Un lieu comme Arles permet cette prise de distance. Nous faisons un travail d’éditorialisation, nous faisons le tri dans le flot d’images qui nous abreuve.

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Vous avez découpé votre programmation en une douzaine de «séquences» thématiques. Un moyen de faire le tri dans le tri, de guider les visiteurs en fonction de leurs affinités pour une approche photographique plutôt qu’une autre?

Normalement, on présente 35 expos; cette année, on est monté à 50. C’est ambitieux, ça représente quasiment 4000 photos. A partir de là, il faut proposer un classement, une organisation, d’autant plus que le festival est trop gros pour être placé sous une thématique générale. On souhaite donner aux visiteurs des points de repère, avec ces séquences qui sont des rubriques dans lesquelles on regroupe trois ou quatre expos. Mais ce ne sont que des propositions. Notre plus grande volonté, c’est que le visiteur, à la fin de la journée, fasse ses propres rapprochements, déconstruise et recompose la programmation. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit au sein d’un festival, par opposition à un musée, où on trouve une programmation horizontale. L’enjeu des Rencontres, ce n’est pas d’avoir une juxtaposition de projets, mais bien une mise en résonance de thèmes qui se répondent les uns les autres, et que par association d’idées vous progressiez dans la programmation.

Nous nous trouvons dans l’église des Trinitaires, qui accueille l’exposition «Toute une histoire!». Etait-ce important, tout en regardant vers l’avenir, d’avoir un accrochage en forme de rétrospective, de se pencher sur l’évolution du festival?

C’était essentiel, et c’est vrai que ça a occupé beaucoup de nos discussions. On se demandait ce qu’on allait bien pouvoir faire pour ne pas être dans une approche trop nostalgique, tout en faisant en sorte de raconter et de transmettre notre histoire. On a ainsi voulu que cet anniversaire soit l’occasion de nous plonger dans nos archives et de mettre de l’ordre dans nos collections. Car un festival est constamment tourné vers demain et très peu équipé pour conserver sa mémoire. Alors qu’on pensait avoir 800 photos, un travail très précis de recollement de nos collections nous a fait comprendre qu’on en avait 3500 – elles sont déposées au Musée Réattu. De même, on a inventorié 300 000 documents. On a ensuite invité une historienne, François Denoyelle, à se plonger dans ces archives pour écrire l’histoire institutionnelle des Rencontres dans un livre qui vient de sortir. Et là, nous nous trouvons dans une exposition qui présente une sélection de photos issues de la collection, mais également de nos archives, et qui son simplement épinglées sur les murs. On voulait montrer que les Rencontres, comme l’histoire de la photo, se sont construites sur des moments de rupture.

Quelles sont les expositions phares de cette 50e édition, ou du moins celles qui devraient faire parler d’elles et ensuite beaucoup tourner? Il y en a chaque année deux ou trois qui émergent…

Il y en a en effet toujours deux ou trois qui émergent, mais en même temps on se garde bien de faire des pronostics, car ce n’est pas toujours celles qu’on pensait. Depuis quelques années, et c’est une de nos fiertés, le festival n’a plus besoin d’avoir des blockbusters qui porteraient l’ensemble de la programmation. Nous proposons par exemple de grandes expos qui sont de vraies découvertes. J’ai ainsi eu un vrai coup de cœur pour Libuše Jarcovjáková, une photographe praguoise active dans les années 1980, en pleine Tchécoslovaquie communiste, et qui documente, un peu à la manière d’une Nan Goldin, en noir et blanc, la vie nocturne praguoise. Son œuvre est une vraie découverte. On a décidé de l’exposer à l’église Sainte-Anne, qui est un lieu très central de la programmation, là où d’ordinaire se trouve l’expo la plus fréquentée. On fait un petit pari, et je vous dirai dans un mois si le public a suivi.

Je me souviens que durant les éditions précédentes, des expos pour lesquelles on avait pris des risques, dont on n’était pas complètement sûr, étaient plébiscitées, alors que celles auxquelles on croyait à fond pouvaient se révéler moins fréquentées. On s’aperçoit, à lire les chroniques des journalistes et leur classement des expos, qu’il n’y a pas un parcours, mais plusieurs. Comme on n’a pas un public, mais des publics. C’est la quadrature du cercle des Rencontres: on a la crème de la crème des professionnels, qui voyagent à travers le monde, voient toutes les expos et veulent absolument découvrir du sang neuf, et un public tout aussi nombreux, mais parfois béotien, qui voit chez nous ses seules expos photos de l’année. Il nous faut concilier les exigences parfois contradictoires de ces publics opposés.

Comment se passent vos relations avec le nouveau Parc des Ateliers, ce complexe culturel développé par la Fondation Luma?

Les halles du Parc des Ateliers appartenaient à la SNCF, puis à la région. Historiquement, c’est le festival qui a fait de ce site industriel, qui était resté longtemps fermé, un lieu culturel. Ça n’aura échappé à personne que nos relations avec la Fondation Luma ont été durant de nombreuses années un peu tendues, mon prédécesseur a d’ailleurs démissionné pour cette raison. Aujourd’hui, le projet de rénovation des Ateliers est quasiment abouti, la tour dessinée par Frank Gehry va ouvrir dans un an et le site sera très prochainement 100% opérationnel. Ce lieu qu’on occupait, et qui traditionnellement était devenu le poumon du festival, nous a été en partie retiré. Ça a été difficile pendant un long moment, mais finalement, ça a été une chance, car ça nous a obligés à nous reposer un certain nombre de questions fondamentales sur notre identité. On s’est alors aperçu qu’avant d’être un lieu, on était un esprit. Le public, dont on a étudié très précisément les attentes, aime être embarqué dans une expérience des lieux, une découverte de la ville. Chaque fois qu’on lui proposait une ouverture vers un nouveau lieu, c’était une vraie satisfaction.

L’année dernière, l’architecte colombien Simón Vélez, qui ne travaille qu’en bambou, a construit un pavillon de 1500 m2 sur les bords du Rhône. Jamais on n’aurait lancé un tel projet si on était encore «confortablement» installé au Parc des Ateliers. Je mets des guillemets parce qu’il faut aussi se rappeler que c’était un chemin de croix, il y faisait une chaleur de bête, alors qu’aujourd’hui, la version rénovée des Ateliers, avec des espaces moins grands mais aux normes muséales, propose un autre confort. La Fondation Luma nous a en quelque sorte forcés à reprendre notre bâton de pèlerin, et c’est une bonne chose. On est des saltimbanques de la photographie, des nomades; alors qu’on nous qualifie souvent de plus grand festival de photographie du monde, on essaie de garder un esprit anti-institutionnel, peu figé, qui se réinvente en permanence.

Il y a quelques années, un tirage de Peter Lik cédé à plus de 5 millions d’euros a détrôné une image d’Andreas Gursky au rang de photographie la plus chère du monde. Va-t-on observer, comme dans le marché de l’art, une folle inflation?

Si à Arles on est détaché du marché, on est néanmoins ravi de soutenir les cotes des photographes. Car on sait qu’un artiste qui a exposé chez nous aura dans sa carrière un avant et un après. Reste que ce n’est pas le marché qui dicte notre programmation; on garde cette liberté de pouvoir exposer des choses qui peuvent être invendables. Ça paraît une évidence de le dire, car en Europe on est assez préservé, mais il faut se rendre compte qu’aux Etats-Unis, ce sont très souvent des trusts qui font une partie de la programmation des musées. Donc attention, cette liberté se défend. Après, quand on observe le succès de Paris Photo, qui est devenue la leader des foires, on voit qu’il y a encore semble-t-il une belle marge de progression du marché. Car le prix moyen d’une image, pour la grande majorité des photographes, se situe autour de 1000 euros, voire de quelques milliers. Mais les mystères de l’art font que des photos s’envolent aussi à plusieurs centaines de milliers d’euros – et ce ne sont pas les centimètres carrés qui font le prix.

En tous les cas, je suis ravi que des artistes puissent vendre leurs œuvres très cher, comme je suis ravi que des collectionneurs aient envie de payer des sommes absolument astronomiques pour de la création. Ça veut dire qu’il y a encore des gens qui sont capables de projeter une très grande valeur dans des œuvres de l’esprit, et ça rappelle combien on a besoin des artistes. Je préférerais toujours qu’un collectionneur achète une photo plutôt qu’une voiture de course.

Une nouvelle génération, qui a toujours eu un rapport direct aux images à travers les téléphones portables et les réseaux sociaux, est en train d’émerger. Est-ce que vous devez être attentif à ce public pour lequel une photo n’est pas quelque chose de sacré?

Cette question se pose déjà, du côté des créateurs, dans la pratique. On observe une génération d’artistes qui travaille sans avoir besoin d’être le producteur de ses propres images, qui s’approprie des corpus, détourne ce qu’elle trouve sur internet. Cette année, nous avons par exemple une très belle expo de la Fondation arabe pour l’image, qui a invité sept artistes libanais à réinterpréter une partie de ses collections. On assiste, à travers des dispositifs très variés, à des créations étonnantes. Mais vous avez raison de dire que le public évolue. Il est connecté, cherche des «moments Instagram», et rajeunit énormément, ce qui nous fait plaisir, car cela veut dire qu’on est en phase avec ses préoccupations.

On est à l’aise avec cette situation, car la photographie est aujourd’hui le médium le mieux à même de raconter l’état du monde dans lequel on vit, que cela soit à travers les projets qu’on a pu faire avec Paolo Woods et Gabriele Galimberti sur les paradis fiscaux ou avec Mathieu Asselin sur Monsanto. Les nouveaux publics, qui sont écoresponsables et soucieux des sujets de société, peuvent trouver des éléments de réponse à leurs questions à travers certaines expos. Je me souviens de ce père emmenant ses deux ados voir l’expo Monsanto; alors qu’il fallait lire des textes pour se plonger dans le sujet, ils ont été fascinés et se sont mis à twitter et à instagramer pour partager avec leurs amis l’expérience qu’ils étaient en train de vivre. Et ça, c’est quelque chose qui nous plaît.

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L’an dernier, à l’occasion de Paris Photo, plusieurs femmes photographes ont souligné le fait que si elles représentent 60% des diplômées des écoles d’art, elles ne sont ensuite que 20% à exposer en France. Un problème que vous ne pouvez forcément pas occulter…

On doit forcément se poser la question de la représentation de la diversité. Ça fait plusieurs années qu’on essaie de changer la donne, et progressivement on y arrive avec des mécanismes volontaristes, comme l’introduction de la parité au sein du Prix découverte. On veille également à avoir une parité, voire une surreprésentation féminine, dans nos jurys. Il y a quelques années, on a créé un prix pour la meilleure exposition d’une femme photographe au sein du festival, et le 2 juillet on va récompenser Susan Meiselas pour l’ensemble de sa carrière. Mais ce qui nous importe avant tout, c’est de ne pas être dans les chiffres et les statistiques.

Je serais incapable de vous dire quel est exactement le pourcentage de femmes dans cette 50e édition. Par contre, je peux vous dire que je suis très heureux que Libuše Jarcovjáková soit exposée dans un lieu central et qu’on ait une rétrospective Helen Levitt. Mais j’espère qu’on ne sera jamais dans une politique de quotas, d’autant plus qu’on a la chance, dans l’histoire de la photo, d’avoir une très grande présence féminine dès les origines, alors que c’est très difficile de citer dix grandes femmes peintres dans l’époque moderne.

C’est pour cela que je ne trouve pas très constructive l’approche de ceux qui derrière leurs écrans lisent des programmes et établissent des statistiques sans mettre les pieds dans les festivals. Regardez ce qui a pu se passer depuis les Etats-Unis atour de la Palme d’or d’honneur remise par le Festival de Cannes à Alain Delon. On peut certainement lui reprocher un certain nombre de choses, mais pas d’être un grand acteur. Il faut se méfier de ce genre d’extrémité, car la société de demain pourrait ne plus être une société de dialogue avec l’autre et de diversité, mais une société aseptisée. Donc oui, on doit exposer des femmes, mais tout en gardant un esprit critique loin d’une quelconque comptabilité.


50es Rencontres de la photographie d’Arles, du 1er juillet au 22 septembre.