Dimanche, c’était l’esprit de 1936 à Genève, le Front populaire retrouvé. Toutes les gauches, tous les acteurs culturels se tombaient dans les bras. Le peuple avait dit deux fois non aux coupes des budgets, qui menaçaient en particulier la culture. Mais la liesse n’a pas duré. Lundi, Sami Kanaan, ministre socialiste de la Culture annonce son intention de procéder à un audit des fonds généraux, comme la droite municipale le lui demandait. De quoi s’agit-il? D’une enveloppe de 7 millions dédiée à des aides ponctuelles à la création. La demande du magistrat tombe comme un pavé au milieu du bal. Les professionnels n’en reviennent pas. Fini l’euphorie à la mode de 1936. Retour brutal à 2016.

A vrai dire, personne n’en revient vraiment. Ni les artistes, ni la droite. Sami Kanaan lui-même a dû estimer que la fanfare allait soudain trop vite. Peu après son annonce, il convoque un certain nombre d’acteurs culturels jeudi à midi pour leur expliquer ses intentions. «Nous avons tous décliné, explique Barbara Giongo, chargée de diffusion et de production pour la compagnie de théâtre l’Alakran et membre du mouvement la Culture lutte. A titre personnel, je ne comprends pas la décision du magistrat. Dimanche, après une victoire à laquelle nous avons largement contribué, nous avons dit notre souhait de renouer un dialogue constructif avec la Ville. Et le lendemain, Sami Kanaan annonce ça…»

Jeune lion de la droite municipale, Adrien Genecand donnerait presque raison à Barbara Giongo. «Je ne crois pas à l’efficacité des audits, surtout s’il est réalisé par un organe, le Contrôle financier de la Ville en l’occurrence, qui appartient à la même sphère que le service audité. Malgré la compétence de ce Contrôle financier, j’aurais préféré qu’on mandate une société extérieure. Ou la Cour des comptes.»

Et Sami Kanaan, que dit-il? Il confesse une erreur de communication, en aucun cas une faute politique. «Dimanche, nous avons connu une belle victoire, qui donne une légitimité populaire à nos budgets. Mais il faut songer déjà aux échéances de 2017, à ces budgets qu’il faudra préparer. Ma demande d’audit s’inscrit dans cette logique. Il existe toutes sortes de fantasmes sur ces fonds généraux, on les assimile parfois à la cassette d’un prince qui pourrait en user à discrétion. J’attends du Contrôle financier qu’il dissipe ces soupçons, qu’il montre aussi que ces Fonds sont bien gérés, qu’il suggère encore des améliorations…»

«La vérité, c’est qu’il pourrait utiliser cet audit comme levier pour justifier des décisions qu’il devra prendre», note Adrien Genecand. «Je n’ai pas besoin d’un tel instrument pour faire des choix», riposte le magistrat. Les enfants de Molière, eux, avaient rendez-vous jeudi soir au Théâtre du Galpon. Fédérés autour de la bannière de la Culture lutte, ils décideront d’une position commune. Qui eût imaginé dimanche que le bal serait si bref?