Sami Kanaan, pacificateur à la mode genevoise

En 2011, le magistrat socialiste découvre une scène culturelle déchirée

Quatre ans plus tard, il impressionne par sa maîtrise des dossiers. Et s’il faisait enfin bouger Genève?

Force tranquille? Ou charmeur de serpents, comme le stigmatise un acteur culturel? Certitude: Sami Kanaan, 51 ans, a conjuré la malédiction qui pesait sur le Ministère de la culture de la Ville, route de Malagnou à Genève. Avant lui, c’était un champ de ruines, souffle un baroudeur du monde des arts. Son prédécesseur, l’écologiste Patrice Mugny, a fini par exaspérer la profession. Sous son règne, les crises se succèdent, au Grand Théâtre, au Musée d’art et d’histoire, et les têtes valsent. L’ancien journaliste est peu diplomate. Ses relations avec Charles Beer, alors conseiller d’Etat en charge de l’Instruction publique et de la culture, s’en ressentent. Entre eux, c’est un mur de glace. Il y a mieux pour déterminer des objectifs communs entre Ville et Etat, particulièrement en temps de crise.

Le socialiste Sami Kanaan, lui, briguera le 19 avril un nouveau mandat après une législature presque rose, malgré des enjeux colossaux: la construction de la Nouvelle Comédie, dont le premier coup de pioche est toujours attendu; l’extension du Musée d’art et d’histoire, ce chantier fantôme; la gestion du plus gros budget de la Ville, près de 280 millions, somme qui inclut le sport. Symbole d’une certaine réussite: il inaugure en octobre passé le Musée d’ethnographie; et ce vendredi, il coupera le ruban de la Salle de l’Alhambra enfin restaurée, désormais dédiée aux musiques. C’est le genre d’acte qui vous pose un magistrat, qui plus est en campagne.

Verni, donc, Sami Kanaan? Oui, comme Gontran Bonheur dans les aventures de Donald Duck. Avec ces inaugurations successives, le calendrier avantage Monsieur le Maire – il l’est depuis le 1er janvier. Mais il a surtout un tempérament conciliant qui tranche dans un milieu culturel prompt à s’enflammer. «Il doit à ses origines libanaises une certaine rondeur, tout le contraire de Patrice Mugny», note Gérard Deshusses, l’une des figures du socialisme genevois, aujourd’hui vice-président de la Fondation d’art dramatique, qui chapeaute la Comédie et le Théâtre de Poche. «Il a mis fin à la guerre froide entre les services culturels de la Ville et de l’Etat, on peut enfin travailler main dans la main», souligne un haut fonctionnaire.

Dans son bureau, route de Malagnou, il vous reçoit en professionnel de l’amabilité. Le front est philosophe; la barbe est celle d’un marin d’eau douce, Bol d’or plutôt que Route du rhum. Il parle lentement – il a appris avec un acteur à ne plus précipiter ses phrases comme il le faisait jadis. Dans sa bouche, le mot «mosaïque» est un leitmotiv – «Genève est une mosaïque». Cette expression vaut comme miroir: Sami Kanaan naît au Liban en 1964, connaît, enfant, les angoisses d’une guerre civile, se réfugie en Suisse alémanique avec sa mère, grandit en schwyzerdütsch, devient physicien à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, puis, surprise, bifurque vers les sciences politiques, qu’il étudie à Genève. «Dans le domaine, il n’y avait pas mieux en Suisse.»

Alors, ne vous imaginez pas qu’on rencontre Jack Lang. Sami Kanaan est plus terrien que lyrique. Son style? «C’est un homme d’appareil, il a été haut fonctionnaire, il a l’habitude d’analyser les dossiers, il fait preuve de sang-froid, observe Sandro Rossetti, musicien, architecte, l’un des fondateurs du Théâtre du Loup. Il me fait penser au radical Guy-Olivier Segond, qui a été fonctionnaire avant de devenir conseiller administratif, puis conseiller d’Etat. Mais il ne faut pas surestimer son pouvoir. On est en Suisse, pas en France.» «Il connaît à fond ses dossiers, confirme Florence Notter, présidente de la Fondation de l’OSR. Et puis c’est un facilitateur: il a contribué à nous rapprocher du Grand Théâtre, alors même qu’il y avait un conflit larvé entre nos deux institutions depuis des années. Quand je cherche à gagner un nouveau sponsor, il est toujours là, prêt à nous aider.»

La libérale Florence Kraft-Babel, conseillère municipale, briguait il y a quatre ans le poste de ministre de la Culture. On l’imagine sévère. Il n’en est rien. «Au Conseil municipal, sa connaissance des dossiers impressionne et rassure. Il est ouvert, notamment pour tout ce qui concerne les partenariats entre le public et le privé. Il donne envie de tirer à la même corde que lui. Patrice Mugny voulait tenir le premier rôle. Kanaan serait plutôt kappelmeister

Mais lui, comment se voit-il? Quelle image se fait-il de son pouvoir? «Il est réel, ce serait hypocrite de prétendre le contraire, mais il n’est pas comparable à celui d’un maire en France. Il porte sur les subventions et les grandes lignes stratégiques des institutions. Mon ambition est d’être moteur, de donner une direction.» A entendre Christine Ferrier, présidente du très mobilisé Rassemblement des artistes et acteurs culturels (RAAC), il y parvient très bien. «Ce qui me frappe, c’est pas seulement qu’il a rétabli le dialogue avec le milieu. Mais qu’il prend à bras-le-corps les dossiers du Musée d’art et d’histoire, de la restauration du Grand Théâtre et celui de la Nouvelle Comédie. Il aurait pu les échelonner, il les attaque simultanément, ce que ses prédécesseurs n’ont pas fait. Il faut du courage politique pour cela.»

Superstar, Sami Kanaan? Pas si vite. «Il a multiplié les assises depuis qu’il est ministre, sur les musées, les arts de la scène, etc., mais ces rassemblements ne produisent rien, soupire un routinier du monde culturel. Il ne fait pas de choix, il se contente de dire qu’il n’y a pas d’argent et de gérer la crise. Nous avons besoin d’élan, il n’en donne pas.» Et un haut fonctionnaire d’abonder: «Il saupoudre les subventions, notamment dans le théâtre. Il y a aussi les institutions au rayonnement décevant, le Grand Théâtre ou la Comédie, mais de cela, il n’est pas responsable. Le sort de ces maisons a été scellé avant qu’il ne devienne ministre. Mais que dire du Pavillon de la danse, ce bâtiment qui coûte peu, 10 millions, dont il a approuvé le projet en 2013 et qui ne voit toujours pas le jour?»

Alors, saupoudrage? «C’est un reproche récurrent. Mais je note que la dotation totale pour le théâtre est inférieure au budget du Théâtre de Vidy.» La prochaine législature telle qu’il la rêve? «Je voudrais que la culture contribue à construire le Grand Genève. J’espère inaugurer la Nouvelle Comédie en 2019. J’ambitionne encore de voir la Ville et l’Etat œuvrer davantage ensemble dans le soutien des grandes institutions, le Grand Théâtre par exemple.» Encore une poignée de minutes et Sami Kanaan sera loin.

Danse-t-il? «Euh… je n’excelle pas dans la valse, mais le rock, oui.» Lit-il? «J’ai une affection particulière pour l’auteur algérien Yasmina Khadra, je viens de lire Les Sirènes de Bagdad.» Ses musiques? «Tout, un requiem comme Massive Attack, la chanteuse française Zaz ces temps.» Au mur, il a fait poser deux oliviers géants photographiés par le Genevois Jacques Berthet. On imagine l’enfant de Beyrouth méditer devant ces sentinelles millénaires.

De Genève, Patrice Mugny a dit un jour que c’était une ville-sarcophage: chaque projet se heurte à un bataillon de croisés. Parce qu’il est pragmatique et fédérateur, Sami Kanaan mettra peut-être fin à cette malédiction. Les chantiers ne manqueront pas, à commencer par le renouvellement des directions des institutions, la Nouvelle Comédie, le Théâtre Saint-Gervais, le Musée d’art et d’histoire, le Grand Théâtre. «L’enjeu est considérable, j’y veillerai.» Mais il file à l’instant sur son vélo électrique. «Force tranquille»? Disons «Pax Kanaan».

«Quand je cherche à gagner un nouveau sponsor, il est toujours là, prêt à nous aider»

«Il a mis fin à la guerre froide entre les services culturels de la Ville et de l’Etat»