«L'entretien se déroulera en anglais», nous avait averti l'attachée de presse. Ouf! Pas besoin d'un de ces traducteurs qui rendent les interviews trois fois plus difficiles. Mais comment parlent-ils l'anglais, en Iran? La charmante jeune femme en face de nous commence par s'excuser: «My english is not very good.»

Une demi-heure plus tard, après un flot de paroles quasi ininterrompu dans un anglais à faire pâlir d'envie quiconque l'a appris, nous devons interrompre la conversation à notre plus grand regret. Vive, intelligente et curieuse de tout, Samira Makhmalbaf est le genre de fille à vous faire exploser toute idée préconçue sur la femme iranienne, brimée sous le joug de l'islam intégriste.

Cette réalité-là, elle a su en parler finement dans une petite fable, La Pomme (sortie à Genève prévue fin août), dans la meilleure tradition des films d'Abbas Kiarostami. Sauf qu'elle en a fait un vrai film politique plutôt qu'une énième réflexion sur le cinéma lui-même…

Le Temps: Vous étiez déjà venue à Locarno avec un court métrage, n'est-ce pas?

Samira Makhmalbaf: Je suis venue ici la première fois il y a quatre ans, mais vous faites erreur (elle rit): c'est ma petite sœur de 10 ans qui avait présenté un film.

– Ah bon?! Vous êtes précoces, dans la famille!

– Tout le monde me dit que je suis très jeune pour avoir réalisé un long métrage! Mais ce que personne ne considère, c'est mon «background». Ma mère adorait le cinéma et a toujours été la première spectatrice des films de mon père. Et lui nous a toujours parlé de ce qu'il faisait. Avec mon frère et ma sœur, qui sont plus jeunes que moi, on a accompagné ses films depuis l'idée de départ jusqu'à la sortie.

– Vous n'êtes pas passée par une école de cinéma?

– Non, j'ai même carrément abandonné l'école pour suivre des cours privés à la maison, avec quelques proches. Pour le cinéma, on a fait comme ça, des séances d'analyse de films.

– Votre père vous a beaucoup encouragée à faire ce premier film? Il est crédité sur le générique comme scénariste et producteur…

– Tout à fait! Il s'est occupé des autorisations pour obtenir le matériel, qu'il faut demander très à l'avance. Au départ, il était juste question d'un court métrage… Mais un jour, en regardant la télévision, je suis tombée sur cette histoire d'un père qui avait tenu ses deux filles séquestrées depuis leur plus jeune âge. Je me suis dit qu'avec moins de chance, cela aurait pu être moi, qui vis dans la même culture. J'en ai passé des nuits blanches. Alors j'ai décidé de faire ce film pour comprendre, en espérant aussi que cela pourrait aider quelqu'un.

– Mais qui a vraiment écrit le scénario?

– Il n'y a jamais eu de scénario, sinon une fois le film terminé. Qui aurait pu écrire le moindre dialogue? Tout est allé très vite. Je me suis rendue sur place après avoir juste noté mes raisons, et tout s'est enchaîné. Normalement, il aurait fallu des autorisations, mais je n'ai réellement obtenu que celle des services sociaux. La mère aveugle et les fillettes n'étaient pas en état de s'exprimer et le père m'a acceptée dès qu'il a compris que je n'étais pas là pour le juger. Tout a été filmé en onze jours.

– S'il s'agit d'une histoire vraie jouée par les protagonistes du drame eux-mêmes, faut-il parler de documentaire ou plutôt de reconstitution, comme dans Close-Up de Kiarostami?

– En tout cas pas de reconstitution. Cela aurait été impossible. Chaque jour, je voyais évoluer ces fillettes qui n'avaient jamais été en contact avec la rue et les autres. Comme leur esprit n'avait rien d'anormal, elles ont fait des progrès très rapides. Mon intervention de cinéaste a surtout été de susciter des situations, comme en faisant lire le journal au père ou en guidant les fillettes vers une nouvelle rencontre, puis de filmer leur réaction.

– Au contraire de la plupart des films iraniens que nous voyons en Europe, le vôtre semble assez nettement politique. Vous n'avez pas craint une censure?

– Oh non! On ne peut pas se laisser arrêter par ce genre de choses. Mon père a connu ce genre de problèmes par le passé. Mais mon but était universel. Ce film parle avant tout des femmes et de la liberté en général. Ce que je voulais surtout, c'était montrer la nécessité du contact pour devenir un être humain complet. Après, on ne peut pas empêcher les gens d'y voir mille choses différentes. J'ai peut-être eu la chance qu'avec l'arrivée du nouveau président de la République, la censure se soit assouplie.

– La reconnaissance internationale va-t-elle vous aider à continuer?

– Je n'ai jamais rencontré autant de gens, et être ici au jury du Festival international du film de Locarno me permet de découvrir beaucoup de choses impossibles à voir dans mon pays. Pourtant, je ne me fais pas d'illusions: en Iran comme ailleurs, il n'est pas facile de faire du cinéma. Encore moins pour une femme.