Futur antérieur

Samuel Beckett face à l’évacuation des camps de réfugiés

Calais hier, Idomeni aujourd’hui… Comment rester humain quand on perd tout espoir, demande l’auteur d’En attendant Godot?

Comment ne pas être pris de malaise face aux scènes d’évacuation des camps de réfugiés qui se sont édifiés aux angles de l’Europe : Calais hier, Idomeni aujourd’hui. Des résidents évacués pour aller où, sinon vers d’autres lieux tout aussi précaires ? Les réfugiés refusent en général de lâcher prise, ils ne veulent pas quitter leurs baraquements. Mais ils ne sont pourtant pas là pour rester. Les camps où ils se sont improvisé une vie – faute de pouvoir continuer leur route – sont bien des lieux de passage, où l’attente s’est organisée. La vie se fixe, mais seulement dans l’espoir de partir, le plus vite possible. C’est donc cela qu’on évacue, sans résoudre la question posée, puisque le départ prématuré est un retour en arrière, qui éloigne encore un peu plus de la destination désirée.

Il y a des textes qui sont eux aussi restés stationnaires, comme en attente. En attente de leur sens, a priori énigmatique, ou de l’interprétation capable de les réveiller, pour aller plus loin. Leur immobilité est donc trompeuse. C’est le cas d’un texte de Samuel Beckett qui a toujours intrigué, sans doute l’un des plus étranges de l’auteur, à commencer par son titre : Le dépeupleur. Il décrit méticuleusement la vie d’un groupe d’individus enfermés à l’intérieur d’un large cylindre. Ceux qui vivent là sont sans nom ni origine. (Beckett a intitulé la version anglaise The Lost Ones.) Le lecteur ne sait pas d’où ils y viennent ou pourquoi ils sont là. La seule chose qui les fait encore se mouvoir, c’est l’espérance de pouvoir sortir un jour.

Immobilité de vaincus

Dans ce but, ils font la queue au bas de longues échelles qui leur permettent de grimper jusqu’à une série de niches creusées dans la paroi. Car le bruit circule qu’elles pourraient conduire à une issue. Mais plus le temps passe, plus l’idée s’avère illusoire. L’un après les autre, les habitants abandonnent leur recherche et se plongent dans une immobilité de vaincus, qui finira un jour par gagner l’ensemble du camp. C’est donc le seul désir de partir qui organise la vie des habitants du cylindre, en maintenant le peu de règles nécessaires à leur cohabitation. Ils lui doivent en quelque sorte ce qui leur reste d’humanité. (Du moins « si c’est un homme », répète Beckett, en probable clin d’œil à Primo Levi.)

Liens détachés

Mais cette précarité de leur condition les ronge aussi lentement. Leur lieu de vie est un passage vers nulle part, qui les conduit à une immobilité programmée. Ils se « dépeuplent » de l’intérieur au fur et à mesure que leur désir de fuite se révèle un cul-de-sac. Mais n’étaient-ils pas condamnés d’avance ? Le dépeupleur offre l’image dérangeante d’une humanité dépossédée d’elle-même par un destin mystérieux, dans un mouvement de transition impossible. Elle ne peut ni vivre là où elle est, ni s’en aller ailleurs. Tous les liens interpersonnels ont été détachés, sauf ce qu’il faut pour éviter le chaos. Est-ce ainsi que les nations se dépeuplent et que l’humanité se vide doucement ? Le lieu imaginé par Beckett est un trou noir d’où toute histoire particulière a été effacée. Notre présent lui en donne une. Et ce faisant lui restitue un peu d’humanité.

Tant il est vrai que dans le cylindre le peu possible là où il n’est pas n’est seulement plus et dans le moindre moins le rien tout entier si cette notion est maintenue. Et les yeux soudain de se remettre à chercher aussi affamés que l’impensable premier jour jusqu’à ce que sans raison apparente brusquement ils se referment ou que la tête tombe. C’est comme si à un grand tas de sable abrité du vent on enlevait trois grains un an sur deux et l’autre en ajoutait deux si cette notion est maintenue. (Samuel Beckett, Le dépeupleur)

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