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Samuel Beckett au Théâtre de l’Odéon en 1961 lors d’une répétition d’«En attendant Godot». 
© Anonyme/Studio Lipnitzki/Roger-Viollet

Livres

Samuel Beckett, l’ami généreux

Le quatrième et dernier volume de la correspondance de Samuel Beckett couvre les années de la célébrité et du Nobel, dont il redistribue la somme à ses amis. Long chapelet de plaintes colorées d’ironie, ses lettres témoignent de la quête qu’a poursuivie jusqu’au bout ce géant du XXe siècle: écrire au plus près de soi

Georges Poulet disait volontiers qu’il ressentait son corps à peu près comme un chat devait ressentir une casserole attachée à sa queue. Samuel Beckett devait sentir quelque chose de comparable. Et pas seulement son corps, son existence aussi. Les lettres qu’il écrit entre 1966 et 1989, l’année de sa mort, constituent à leur manière un long chapelet de plaintes, mais ces plaintes sont presque toujours modulées par l’humour ou l’ironie de quelqu’un pour qui toute vie, et la sienne en particulier, n’est qu’un spectacle plus ou moins grotesque dont il vaut mieux rire que pleurer.

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Dès 1966, Beckett est célèbre. Le monde entier veut monter ses pièces ou traduire ses récits. Une grande partie des lettres rassemblées dans ce quatrième et dernier volume de sa correspondance sont relatives au contrôle qu’il souhaite exercer sur la manière dont on le représente ou dont on interprète vocalement ses pièces radiophoniques. Sa vigilance vise presque toujours à obtenir des acteurs ou du metteur en scène à la fois une rigueur anti-expressive et une retenue, une sorte de neutralité dans la diction qui donne l’impression d’une «fin de partie» bientôt définitive.

La «catastrophe»

En 1969, c’est ce qu’il nomme la «catastrophe», le Prix Nobel de littérature qui lui est attribué. Catastrophe parce que cet homme qui n’aime rien tant que la solitude et la discrétion devient le foyer d’une attention médiatique qui lui répugne autant qu’elle lui est étrangère. S’étant résigné (par politesse surtout) à ne pas refuser le prix – que Jérôme Lindon, son éditeur des Editions de Minuit, ira chercher à sa place à Stockholm –, il en redistribuera la manne à ses amis. Beaucoup de la personnalité de Beckett se révèle dans ce trait: les difficultés d’autrui le requièrent et lui importent bien davantage que celles qu’il rencontre lui-même.

A l’austérité de sa figure ne répondent en vérité que sa profonde générosité, que son sens de la solidarité avec ceux qui souffrent (matériellement, médicalement ou spirituellement). Là encore, ce n’est pas sans humour. Ainsi dans une lettre à Robert Pinget, par exemple: «Tu as tort de débiner ton travail. On n’est pas des gendelettres [sic]. Si on se donne tout ce mal ce n’est pas pour le résultat mais parce que c’est le seul moyen de tenir le coup sur cette foutue planète.» Esprit libre s’il en fut, il garde de son origine irlandaise ce caractère irrévérencieux qui marque si souvent sa prose. Ainsi, à propos d’un passage du Purgatoire de Dante – pourtant sa plus grande admiration littéraire – qui lui semble par trop moralisant: «Y eut-il jamais grand poète plus casse-couilles?»

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Correspondance au style télégraphique

Recevant des milliers de lettres, Beckett, avec cette courtoisie qui le caractérise, essaie de répondre à la plupart, alors même que le temps qu’il y emploie empiète sur les forces et le temps qu’il aimerait consacrer à écrire.

Cela explique sans doute le style volontiers télégraphique qu’il adopte pour parler à ses amis: «Ici rien à raconter. Arrêté les antibiotiques. Vent d’est frisquet en continu. Souvent nuageux. Côte bien polluée. Me demande si c’est le bon endroit. Peut-être continuer sur l’Algarve. Fatigué de changer. Trouver un trou convenable et me poser pour de bon, seule ambition. Hôtel relativement calme. Ma salle de bain sent les égouts. Encore changer de chambre, j’imagine. Après le nouvel an, quand l’hôtel sera de nouveau vide. Joli village. Si on veut.» C’est bien Beckett lui-même qui parle ici, mais on croirait entendre tout aussi bien Malone, ou Molloy, ou Murphy, l’un de ses personnages.

Ecrire au plus près de soi

Le lecteur ne trouvera pas ici de révélations. L’écriture pour lui, comme la peinture pour Léonard, est cosa mentale, une activité pure d’un esprit se tenant à la fois au plus loin de soi (au sens biographique) et au plus près de soi (au sens d’une écoute intérieure). Ce dont il s’agit, c’est d’explorer les limites: «J’avais essayé de reprendre le travail à Nabeul [en Tunisie, où il séjournait quand il reçut le Nobel], sans succès. Mais il fallait m’acharner. J’ai encore laissé tomber. Comment dire noir, silence et vide? Intéressant problème technique.»

Comme certains des corps torturés de Schiele, comme le chien ou le chat de Giacometti, la parole de Samuel Beckett atteste de l’amoindrissement, de l’étrécissement que la conscience humaine a subis au XXe siècle. Ce géant, pour qui l’écriture était tout, ne se pensait lui-même que comme le plus quelconque des êtres. Peut-être était-ce là ce qui lui donna la faculté d’être l’un de ceux qui surent toucher le plus grand nombre de ses contemporains.


Samuel Beckett, Lettres, vol. IV, 1966-1989, Gallimard, 948 pages. Traduction de l’anglais (Irlande) par Gérard Kahn.

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