La première fois, c'était il y a 44 ans. Marcel Robert, 19 ans alors, découvre Fin de partie, Hamm le tyranneau aveugle et Clov le valet martyrisé, Nagg et Nell aussi dans leurs poubelles. A l'affiche en 1962 du Théâtre de Carouge, cette Fin de partie est historique. Roger Blin, l'ami d'Antonin Artaud, l'homme surtout qui a révélé Beckett au public, signe la mise en scène. Et joue Hamm. Dans la distribution, il y a aussi François Simon, cofondateur avec Philippe Mentha de la scène carougeoise. «Ce fut mon baptême du théâtre, raconte Marcel Robert. J'apprenais mon métier au Théâtre de Carouge et je voyais cette Fin de partiechaque soir. C'était une cure de rigueur et de jouvence.»

Cet éblouissement a marqué à jamais le Genevois Marcel Robert, comme il le raconte aujourd'hui en préambule de sa Fin de partie,ces jours au Théâtre de la Parfumerie à Genève. C'est la reprise du spectacle donné en mars (LT du 7.03.2006). C'est surtout la quatrième version de l'œuvre proposée par le comédien. Une tous les dix ans, sourit-il. «Mais cette fois, c'est la dernière, à 63 ans, il est temps que je passe à autre chose. Remarquez, si je vis encore dans dix ans, je ferai bien le vieillard dans la poubelle.»

Pourquoi cette passion-là? «Parce que Samuel Beckett pressentait le grand désert à venir, celui qui procède des catastrophes écologistes», dit l'acteur. «Et parce que c'est une histoire de libération. Hamm, le maître, et Clov, son souffre-douleur, sont au bout de tout, dans leur trou. Mais Clov trouve la force de partir. Il se confrontera à un univers mort. Mais il mourra debout.»

Et il y a la langue de Beckett surtout, ses mots économes qui cognent, ses blancs, autant de pauses dans le combat de Clov et de Hamm. Ici, l'interprète n'a le droit à aucune faiblesse. «Jouer Fin de partie, ce n'est pas de l'ordre du plaisir, souligne Marcel Robert. Il faut être concentré comme Roger Federer. Sinon, le match est médiocre. Je lutte pendant deux heures et demie les yeux fermés, je dois être totalement engagé. Alors, non, une telle traversée ne relève pas du plaisir. C'est de l'extase.»

Fin de partie. Théâtre de la Parfumerie (ch. de la Gravière 7, Genève, loc. 022/341 21 21). Jusqu'au 10 décembre.