L’azur sublime de Samuel Beckett

Théâtre Christiane Cohendy ravit sous la toque de Winnie

Pour son retour à la Comédie qu’elle a dirigée, Anne Bisang signe un spectacle lumineux

Et dire qu’elle doutait d’elle. Christiane Cohendy l’avouait à demi-mot, quelques jours avant la première. Elle avait peur d’Oh les beaux jours. La pièce de Samuel Beckett a ses spectres, Madeleine Renaud une première fois en 1963. Elle a son exigence: soixante-cinq pages de quasi-soliloque et d’indications, autant d’oukases; mais encore près d’une heure 45 de captivité dans un mamelon terreux. A la Comédie de Genève, la Française Christiane Cohendy fait mieux que tenir son rang de grande comédienne. Elle ravit sous la toque de Winnie, guidée avec finesse par son metteur en scène Anne Bisang, escortée par Vincent Aubert qui incarne Willie.

Mais voici qu’il fait soleil. Oh les beaux jours est une histoire d’été; il est éblouissant. Samuel Beckett le demande. La décoratrice Anna Popek exauce, quitte à transformer – un peu – le dessein beckettien. Sur sa butte, Christiane Cohendy somnole, ensevelie jusqu’au buste. Autour d’elle, le sable n’est pas vierge, non. Il est lourd de remords: la proue d’un canot – de sauvetage – flirte avec un mât décapité; lattes et jerricane signalent un naufrage. Sauve-qui-peut la vie. Mais Winnie dort toujours. Derrière elle, ciel et eau baignent dans un même azur. Elle s’éveille à l’instant. Ses yeux vagabondent, dans la stupeur d’une aube nouvelle. Puis, elle dit, comme pour elle: «Encore une journée divine.»

En économe, Samuel Beckett est adepte de la litote: une vie tient dans un sac à main. Christiane Cohendy, bustier mauve, plonge dans un fourre-tout. Elle en sortira plus tard un Browning. Mais pour le moment pas de revolver. Juste un bâton de rouge à lèvres. Dans son dos soudain, un crâne nu entaillé jusqu’au sang. C’est Willie qui lit le journal: «Monseigneur le Révérendissime Père en Dieu Carolus Chassepot mort dans son tub.» Ce nom est une hostie. Winnie croque: ce Carolus est peut-être un Charlot aimé jadis.

Oh les beaux jours ne supporte pas l’approximation. Samuel Beckett compte ses mots, ses blancs; il ne sépare jamais l’accessoire de l’essentiel; il ordonne la langue, l’épuise comme un cavalier entêté sa monture, donne de l’éperon, soigne le trot et goûte l’ornière. Dans Les Vies silencieuses de Samuel Beckett (édition Allia), Nathalie ­Léger raconte comment l’auteur pose un jour un métronome sur la scène pour aider l’actrice anglaise d’Oh les beaux jours. Pas d’état d’âme. Samuel Beckett a la cérébralité d’un buveur de whisky. Il écrit cul sec – les méthodiques sont parfois ainsi – jusqu’à ce que la transe s’ensuive, transe d’ascète, mathématique et graveleuse selon l’humeur.

«Le jeu consiste à obéir aux consignes, raconte Anne Bisang. C’est à ce prix qu’on peut espérer une révélation.» La réussite de Christiane Cohendy tient à ça justement: au respect strict du tempo; à une variété de tons; à un art encore d’épouser l’inflexion du texte, d’en éprouver la surprise, de faire jaillir son comique, d’être ajustée à sa mesure. Voyez son sourire, quand elle reluque un Browning, qui est peut-être son salut. Laissez-vous prendre par son babil: «Mon premier bal! (un temps). Mon second bal! (un temps, elle ferme les yeux). Mon premier baiser!»

L’être et le néant. Samuel Beckett écrit dans cette ombre-là. Les horreurs de la Seconde Guerre mondiale hantent l’époque. Jean-Paul Sartre a réfléchi au statut du regard, «à qui je suis quand l’autre me dévisage». Christiane Cohendy est cette créature de théâtre qui déporte le spectateur sur le rivage de la vie. Tout près du trou. On contemple son visage, à fleur de dune. Il est flou. Il est net, puis plus. Il se fige comme au sépulcre, il s’ensoleille comme à la vigne. Il épouse ce battement qui va de l’absence à la parole. L’actrice ne cède jamais à la tentation mortifère de la sentimentalité. Beckett est un métronome. Le trahir, c’est se tromper. Lui obéir, c’est s’inventer. Christiane Cohendy et Vincent Aubert ont cette distinction: aux saluts, ils ont l’air heureux. Les beaux jours font cet effet.

Oh les beaux jours, Comédie de Genève, jusqu’au 22 mars; tél. 022 320 50 01; www.comedie.ch

La réussite de l’actrice tient à ça justement: au respect strict du tempo, à une délicatesse dans le trait