C'est un duo harmonieux, du moins complémentaire, que présente le Musée Jenisch de Vevey. Deux artistes d'origine alémanique, mais liés aux régions francophones: Manuel Müller, né à Paris en 1955, s'est établi à Lausanne voici une vingtaine d'années. Samuel Buri, son aîné, se partage entre Bâle et l'Oberland bernois, mais il a travaillé dix ans à Paris, puis en Bourgogne durant une autre décennie, pour y peindre sur le motif. Tous deux, le sculpteur et le peintre, recourent à la couleur et donnent dans la figuration.

Fils d'un sculpteur pur et dur (Robert), frère d'un peintre engagé aussi bien dans son art que, à travers celui-ci, sur le plan social (Grégoire), Manuel Müller allie la couleur et la taille en ronde-bosse. Le résultat: des statues polychromes, qui ne sont pas sans rappeler des figurines anciennes de la Vierge ou des saints. Les visages féminins sont d'une douceur extrême, excessive peut-être, qui sous leur candeur semblent receler quelque chose de démoniaque. Plus rares, les effigies masculines ouvrent de grands yeux hantés. Mais c'est le dispositif dont font partie ces statues qui donne à l'ensemble sa caractéristique: il tient de la boîte d'entomologiste, du reliquaire, du sarcophage et de la barque qui conduit vers l'au-delà. Bref, d'un accessoire de la conservation des corps ou de la transhumance des âmes.

Parfois, un miroir propose au spectateur le rappel de sa finitude et de la vanité de toute complaisance vis-à-vis de soi-même. Toujours, la tête est séparée de son tronc, indice d'une césure intime, d'une aliénation que l'on peut attribuer à l'homme moderne. Le travail du bois, très soigné, très beau, juxtapose les surfaces lisses et les strates parallèles et accidentées. Le pinceau est venu souligner l'orbe de l'œil, la forme pulpeuse des lèvres. Car la composante sensuelle, voire érotique, n'est pas absente de ces travaux qui par ailleurs renvoient à la statuaire gothique.

L'évolution de Samuel Buri, né en 1935, a suivi plusieurs courbes. Marqué par l'expressionnisme abstrait américain, l'artiste s'est adonné au tachisme, dans des teintes gaies, parfois criardes, qu'il privilégie encore aujourd'hui. Puis, sous l'influence du pop art, il a développé une peinture figurative, des tableaux-fenêtres dédiés aux icônes d'une Suisse idyllique, folklorique: jardins et fraises des bois, rhododendrons et poya, fleurs surtout. C'est en effet une véritable floralie qu'offrent ses tableaux, peints à la couleur acrylique ou à l'huile. De sa période vouée à l'abstraction lyrique, l'artiste a retenu la volonté de recouvrement de la toile, une manière de juxtaposer les taches de manière à restituer une vision papillonnante du monde. On pense, en voyant ses peintures, à l'art d'un Augusto Giacometti, à celui d'un Giovanni Segantini.

L'aspect décoratif de cette peinture chantante et chatoyante résulte, on le devine, d'un talent inné de coloriste et d'une facilité dans le dessin. D'où les sortes d'écrans que finissent par devenir les toiles, et dont on se demande s'ils cachent quelque chose d'autre. Parfois, le visage un peu inquiet de Samuel Buri lui-même s'inscrit derrière une vitre, au sein de la verdure. Il réintroduit un semblant d'intimité et de questionnement dans cette peinture qui pourrait paraître superficielle. De grandes toiles récentes, datées de 2001, réinterprètent sur le mode kitsch l'art du peintre Jordaens. Cette recherche en cours ne convainc guère. Pour le moment.

Manuel Müller, sculptures et gravures et Samuel Buri,peintures, aquarelles et dessins.

Musée Jenisch (av. Gare 2, Vevey, tél. 021/921 29 50).

Ma-di 11h-17h30. Jusqu'au 16 avril.