musique

Sandor, un comte d’hiver

Dans la très belle programmation du festival Les Créatives qui s’ouvre ce soir à Genève, la Valaisanne Sandor présente sa pop aux brumes électriques. Si elle a jadis hésité à monter sur scène, l’artiste éblouit aujourd’hui par sa façon d’embrasser le réel en montrant les dents

Depuis le 19e étage de son hôtel, à deux pas du parc du Mont-Royal, elle observe le visage de Leonard Cohen imprimé sur la façade d’en face. Petit matin montréalais, Sandor vient de se réveiller; la nuit a été longue, la nuit sera longue. Elle a chanté hier soir avec entre les mains sa guitare à tête coupée, une Hohner noire, la même que Bowie: «C’est mon oncle policier qui me l’a offerte quand j’ai commencé la musique. Il l’avait acquise à Delémont, lors d’une vente aux enchères.» Elle chantera ce soir encore, dans un festival francophone.

En quatre chansons publiées, Sandor a déjà conquis le monde. Sa pop de synthèse, ses satinés rugueux, cette façon d’embrasser le réel en montrant les dents, tout sidère chez cette Valaisanne qui sait chanter une notice explicative avec drame.

Comme ce jour où elle se trouve chez elle. A l’époque, elle écrit des chansons comme des journaux intimes sans aucune vocation à les entonner ailleurs que devant ses proches; elle est d’une timidité vertigineuse. Le texte parle d’un amour tordu, d’un faux coup de foudre. Sandor aperçoit sur son bureau un produit de nettoyage sur lequel il est indiqué: «En cas de contact avec les yeux, rincer à l’eau.» Elle prend note, scrupuleusement. Il y a dans l’urgence hygiéniste quelque chose qui entérine la rupture.

Une des meilleures chansons suisses

«Je n’aime pas appuyer le lyrisme. Je n’aime pas les coquetteries. Je cherche la crudité dans mes textes.» La chanson qui est née, «Rincer à l’eau», arrangée par Maxime Steiner, n’est pas seulement un modèle de distance concernée, une vague de beauté froide, elle est l’une des meilleures chansons suisses que l’on connaisse.

Sandor s’appelle Virginie. Elle porte le nom d’une comtesse hongroise qui se faisait passer pour un comte. Elle-même est un crooner, mais aussi une pin-up de paillettes et de brushing laqué. «Dans ma vie, je ne me suis jamais privée des privilèges des garçons. Je voulais jouer au football, j’y jouais.»

Elle se produit dans un festival de femmes, Les Créatives: «J’aimerais surtout que les femmes n’aient plus peur de se lancer en musique. Je n’ai jamais, dans ma jeune carrière, été confrontée à des affronts sexistes. Prenons l’espace!» Elle dit cela d’une petite voix rieuse, discrète et déterminée. Sandor a grandi entre le val d’Anniviers et Sion. Elle a longtemps hésité avant de prendre la scène, de chanter l’intime avec les outils du numérique.

Une aura douce et chaude

Sur scène, tout semble limpide. Avec son arrangeur et producteur Jérémie Duciel, avec sa claviériste Noémie Mendez, elle contredit la clarté glacée des émotions; il y a autour d’elle une aura douce et chaude, une narration presque cinématographique, le film noir des identités modernes. Elle chante les mots du sexe, de la torpeur, Duciel construit des scénarios évolutifs, des tensions irrésolues. Ce n’est pas seulement la dark wave, la technologie au service du froid, mais la brume électrique d’une dernière danse.

La poésie de Sandor n’est jamais démonstrative, elle est de l’ordre du tango digital. Le jeu de la séduction à l’heure de la pluie. Les climats qu’elle invoque hantent si longtemps que quatre chansons, à cet instant, lui suffisent pour durer.

Une âme de crooner

«On va sortir l’album en 2018, je suis impatiente mais on peaufine encore.» Elle a attendu si longtemps avant de surgir, Sandor, qu’elle ne ressent plus aucune précipitation. Les Inrockuptibles ont parlé d’elle. Les Transmusicales de Rennes, le Botanique de Bruxelles l’ont programmée et, bientôt, Eurosonic. Sandor pour l’heure enseigne encore à des enfants de 8 à 10 ans qui lui permettent de voir que la nuit à un envers: «J’aime enseigner, ça aussi, c’est un peu faire le crooner.»

On aimerait lui parler encore de cette nuit où elle était à Paléo, où sa coiffure montée l’empêchait d’enfiler un casque, on aimerait lui dire qu’elle est une sorte de Dietrich en costard, la mélancolie et la grâce. Elle doit prendre l’ascenseur. Certainement vers le haut.


Sandor, 17 novembre à 21h30. Usine à gaz, Nyon. Festival Les Créatives, du 10 au 26 novembre.

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