Critique: «Horace» au Théâtre du Loup, à Genève

Un sacré nœud de vipères signé Pierre Corneille

Il y a deux façons au moins d’envisager Pierre Corneille (1606-1684). On peut soit l’habiller en Prada, cravater ses guerriers et suggérer que ses alexandrins estampillés 1630-1640 sont indémodables. C’est démagogique, mais souvent efficace. On peut à l’inverse rêver avec l’auteur d’une Rome improbable, de ses fibules et de ses spartiates. Ça peut être rasoir, mais si c’est bien fait, ça touche juste. Le metteur en scène genevois Didier Nkebereza testait en 2004 la première option. Sa Rodogune électrisait. Au Loup, à Genève, il emprunte ces jours la seconde voie. Il plonge Horace dans un bain romain, austère comme il convient. Et il révèle la clarté de la langue cornélienne. Le parti pris comblerait s’il n’était altéré par des disparités de jeu – ce qu’on appelle aussi une distribution inégale.

Horace vient de loin, c’est sa difficulté, d’un royaume de France qui en 1637 n’a pas trouvé la stabilité que lui donnera bientôt Louis XIV. Et d’une Rome antique qui tient lieu, pour les auteurs, de réservoir d’histoires et de miroir. Alors comment faire pour rendre familière cette histoire, les trois Horaces affrontant au nom de Rome les trois Curiaces, champions d’Albe? Didier Nkebereza a sa formule, imparable: il soigne l’intelligibilité de la tirade, sa vibration et pourfend pour ça ses automatismes. Il donne un corps surtout au vers cornélien. Voyez l’actrice Mariama Sylla, elle incarne Camille la Romaine, robe blanche nubile, intense comme le cygne au milieu des glaces. Sur la scène vide – sauf un banc à main droite, presque une stèle – elle est la pudeur et le désir confondus dans les bras de Curiace, son promis – Jean-Louis Johannides, de marbre fêlé, excellent. Ils s’embrassent et leur baiser a la beauté d’un enjambement réussi entre deux hémistiches. Elle jette à son fiancé, mutine: «Le devoir d’une fille est dans l’obéissance.»

Elle ne sait pas encore que Rome désignera les Horaces, ses frères, et qu’Albe choisira les Curiaces, que leur affrontement sera sanglant, qu’Horace seul survivra pour le bonheur de son camp, et qu’il reviendra vers elle en chien galeux. Tenez, le voilà, c’est Frédéric Landenberg, noblesse orageuse comme il convient dans la peau du héros. Il pose sa tête sur les cuisses de sa sœur Camille – c’est un enfant saigné qui vous parle alors. Il voudrait qu’elle l’encense. Elle l’abhorre. Il la tuera dans un accès de fureur.

Corneille tisonne son public. Les bûches finales sont morales: que dire quand le héros devient abject? Les pères entrent en lice, celui d’Horace d’abord, prêt à tout pardonner, même l’horreur du crime, par orgueil dynastique; le roi ensuite, qui doit statuer sur le sort du criminel. C’est dans ce dénouement que le spectacle ne joue plus. Est-ce le poids d’une toge? Laurent Sandoz, pourtant chevronné, gâche la charge émotionnelle du rôle, la superbe blessée du patriarche. Quant à Christian Gregori sous la pourpre royale, il paraît lui aussi sortir d’un péplum vieille école. Le tragique devient mécanique. Et Corneille bat de l’aile.

Horace, Genève, Théâtre du Loup, jusqu’au di 25 janvier; loc. 022 301 31 00; 2h30.