Genre: Histoire
Qui ? Keith Lowe
Titre: L’Europe barbare 1945-1950
Trad. de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj
Chez qui ? Perrin, 488 p.

C’est le chapitre qui vient à la fin du livre, celui qu’on résume pour ouvrir la voie à des lendemains plus roses. Aucun historien ne le cache: après mai 1945, d’autres victimes ont rejoint les 35 à 40 millions de morts du deuxième conflit mondial, d’autres exactions ont eu lieu, des populations ont été déplacées, des comptes ont été réglés dans le sang, des guerres civiles se sont allumées, on le sait. Mais on ne s’y attarde guère, pressé de passer à la suite, qui a pour nom procès de Nuremberg, plan Marshall, construction européenne…

Dans un ouvrage resté plusieurs semaines en tête de la liste des best-sellers du Sunday Times , l’historien britannique Keith Lowe renverse la perspective. Il scrute l’immédiat après-guerre européen comme une période historique à part entière, à partir de la réalité froide d’un continent dévasté, où le chaos, la famine et les haines croisées ont mis des années à être maîtrisés par des vainqueurs pas toujours dépourvus eux-mêmes de solides aspirations à la vengeance.

Le tableau qui en ressort n’est pas seulement glaçant. Il amène à jeter un regard plus inquiet sur l’Europe d’aujourd’hui et sur les passions nationalistes qui y fermentent toujours plus activement depuis la chute du Mur. Et surtout, il décourage le sentiment de supériorité avec lequel nous sommes parfois tentés de considérer les pays qui ne parviennent pas à émerger d’une succession sans fin de conflits, de la région des Grands Lacs à l’Afghanistan en passant par l’Irak. En Europe non plus, les passions libérées par la folie nazie ne sont pas retombées d’un coup, tant s’en faut. Elles ont tué jusqu’aux années 1990 dans ce qui s’appelait alors la Yougoslavie.

La plus immédiate de ces passions, la vengeance, est sans doute aussi la plus occultée, comme si en tenir une comptabilité pouvait remettre en question l’ampleur des crimes nazis. Gardes et voisins des camps contraints de ramasser les corps en décomposition des victimes à mains nues, rations de famine, violences individuelles de travailleurs forcés libérés sur la population civile, épuration menée avec plus ou moins de discernement, femmes tondues, déshabillées, voire privées de leur nationalité avec leurs enfants «boches». Les chiffres sont difficiles à établir. Mais d’autres sont connus: deux millions de femmes allemandes violées, parfois à mort, et un million de prisonniers de guerre décédés dans les camps russes, un déporté sur trois.

Les Volksdeutsche – les Allemands vivant en Pologne, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie – viennent en bonne place parmi les victimes de ces représailles: emprisonnés, contraints au travail forcé dans des conditions parfois peu compatibles avec la survie, soumis à des violences rappelant fortement les tortures nazies… leur persécution ouvre le chapitre le plus sombre de cet après-guerre: l’épuration ethnique qui s’y est pratiquée sur une échelle inconnue jusque-là. Si elle a touché avant tout les Allemands, chassés à raison de plus de dix millions de terres où ils avaient toujours vécu, elle n’a pas épargné leurs victimes.

Les survivants juifs revenus dans leurs villages polonais, roumains ou hongrois d’origine, ainsi, en ont souvent été chassés par des populations locales qui s’étaient partagé leurs biens après leur déportation – des violences tolérées voire encouragées par les autorités, qui ont contribué à faire de l’Europe de l’Est un territoire presque aussi judenrein que l’avaient rêvé les nazis.

Des territoires purs de toute présence étrangère, cette ambition démente était soudain à portée de main de nombreux groupes ethniques, dont les ressentiments avaient été activement alimentés par l’occupant. Elle a notamment motivé une guerre sans pitié entre partisans ukrainiens et polonais, guerre conclue sur l’attribution à l’Union soviétique de la part de la Pologne qu’elle avait envahie en septembre 1939 et sur la déportation croisée de quelque 700 000 Polonais et de 500 000 Ukrainiens, tandis que d’autres étaient soumis, en Pologne, à une politique d’assimilation forcée.

A plus petite échelle, de nombreuses minorités ethniques ont continué à être expulsées longtemps après la fin des hostilités: Albanais de Grèce, Italiens de Yougoslavie, Finlandais de Carélie, Tziganes et Turcs de Bulgarie, etc., laissant place nette pour des rêves nationaux redéfinis, des villages renommés et une histoire réécrite.

A la violence ethnique, il faut ajouter, enfin, la violence politique plus ou moins larvée. Relativement maîtrisée à l’Ouest, où Staline décourage les partis communistes de profiter de leurs succès électoraux pour tenter une prise du pouvoir révolutionnaire, elle se déchaîne en Grèce, où le rapport de force sur le terrain ne correspond pas aux choix opérés à Potsdam et à Yalta et se déploie plus sourdement à l’Est, où elle favorise pour quatre décennies l’hégémonie communiste.

Keith Lowe ne s’interroge que peu sur les causes de cette brutalité omniprésente – sauf à constater que le déchaînement nazi a ouvert des vannes difficiles à refermer et que le chaos créé par la guerre a laissé libre cours aux instincts prédateurs. Son propos est ailleurs: montrer, en détaillant le matériau sur lequel s’est construite la paix européenne, où pourraient se former les lézardes susceptibles de l’ébranler.

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Waldemar Lotnik

Partisan polonais racontant la lutte contre les partisans ukrainiens

Cité dans «L’Europe barbare»

«Chaque fois, on tuait plus de monde, des maisons brûlaient, des femmes étaient violées. Les hommes tuaient […] comme s’ils ne savaient rien faire d’autre»