«Plus ça va, plus je suis voué à la réussite permanente. A 42 ans, je me dis que si le succès devait s'arrêter, je ne saurai vraiment pas quoi faire.» Stéphane Sanseverino aura attendu quarante ans avant de vivre pleinement de la chanson, de jouir d'une notoriété mesurée. En février dernier, à l'aube d'une nouvelle tournée marathon et de la sortie des Sénégalaises, son deuxième album, sa gouaille est en escale-rodage genevoise. A une différence près: le chanteur et guitariste virtuose, rescapé de sa formation folk-rock des années 90, les Voleurs de poule, est désormais rentable. Ses lauriers tardifs, il les a obtenus avec Le Tango des gens, album renversant paru à l'automne 2001 (200 000 exemplaires écoulés) et dont le swing manouche continue de faire mouche.

Personne n'avait encore songé à donner une telle tonalité musicale au vocable français. «Longtemps, le jazz manouche avait un côté ringard. Une musique inventée par des SDF ne pouvait pas avoir la cote. Les choses ont changé avec Django Reinhardt. De mon côté, je serais content d'avoir modestement participé à faire revivre un style.» Les musiques de l'Est et les sons des Balkans que brasse Sanseverino laissaient encore affleurer quelques notes de flamenco ou des souffles du Maghreb. Elles rassemblaient les influences éparses de cet ex-comédien dans des chansons élégamment réalistes et diablement rythmées. Où l'on croise aussi bien Frida, «la fille du Nord des chansons de Brel» que «des japonaises débridées» dans «les embouteillages» parisiens.

Dans sa guinguette où deux guitares et une contrebasse donnent toujours la mesure, Sanseverino questionne simplement l'existence avec humour et malice. Des rythmiques contrastées pour un répertoire alliant sens de l'observation, actualité et bohème désenchantée. Les mêmes regards décalés et boutades sur ses contemporains, une identique proximité qui ont permis aux trentenaires Bénabar et Delerm de reverdir le paysage de la chanson francophone. Un sentiment de fraîcheur, une forme de renouveau que la naturelle spontanéité de Sanseverino a contribué à révéler plus aisément encore.

Depuis, son visage rayonnant, malgré les cheveux ras poivre et sel, est passé à la télévision. Y a glané une Victoire de la musique l'an dernier pour des prestations scéniques décoiffantes, s'y est fait cette année le porte-voix des intermittents du spectacle. Une bonne fortune acquise sur le tard que le Parisien aux racines napolitaines, imbibé de culture alternative, souhaite désormais partager avec les autres en fondant «une maison d'édition».

Celui dont l'enfance fut bercée par les vinyles familiaux de Brel, Trenet, Ferré ou

Vian garde donc la tête froide. Gitan dans l'âme, épris des sonorités tziganes depuis son adolescence vagabonde (Bulgarie, Nouvelle-Zélande, ex-Yougoslavie, Mexique…), il en a appris la solidarité, adopté l'esprit clanique. Devant les récompenses, les ventes discographiques, une pression décuplée, il s'agit de ne pas fissurer son identité, de surveiller l'ego.

Parolier survolté, habité par le plaisir des jeux syllabiques, Sanseverino pratique son art de la chanson instantanée et du boniment en noircissant des cahiers d'écolier. «Par des suites d'improvisations littéraires plutôt que par association d'idées rappelant trop le psy.» Pour ses brouillons, il utilise même un tube de colle et des ciseaux. Une pratique enfantine qui permet sans doute de relativiser les sujets graves qu'il sait aussi aborder en chantant.

Les Sénégalaises (Saint George/Sony). Sanseverino en concert à Nyon, Usine à Gaz, ma 18 mai. Complet. Et aux Francomanias de Bulle, me 19 mai dès 20h. Complet.