Livres

Les sans-grade de Brooklyn dans le tourbillon de la Grande Dépression

Bernard Malamud scrute les vies minuscules de ces Juifs anonymes qu’il affectionne tant dans un recueil de nouvelles aux allures de contes moraux

La littérature juive américaine est un océan dans l’océan. De Norman Mailer à Saul Bellow, de Bernard Malamud à Philip Roth en passant par Salinger ou Jerome Charyn, cette constellation regroupe un bel aréopage de ténors. S’ils sont, pour la plupart, agnostiques ou athées, et peu versés dans les subtilités du Talmud, leur judéité est à la racine de leur écriture, de leur sensibilité, de leur perception du monde. Et quelles que soient leurs différences, ils ont de multiples points communs. La quête d’une identité toujours problématique. La hantise du passé. La mémoire de l’holocauste, qui les a fait naître sous le signe du tragique. Un certain sens de la marginalité même s’ils sont devenus, pour certains d’entre eux, des monstres sacrés. Un humour décapant. Une conscience déchirée de l’altérité. Un rapport toujours très critique avec le pouvoir politique. Un intérêt pour les questions de la famille, de la filiation, de la transmission.

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De cette condition, c’est sans doute Bernard Malamud (1914-1986) qui a le mieux décrit les multiples visages, faisant de ses héros – Juifs, pour la plupart – des êtres pétris de contradictions, acharnés à survivre et à échapper à une réalité où ils se sentent enchaînés et marginalisés. Comme les deux reclus des Locataires, ils ont le sentiment d’être les derniers occupants d’un immeuble en démolition qui incarne le mal de vivre auquel ils sont sans cesse confrontés. Jeunes étudiants rabbiniques fauchés, petits boutiquiers confinés dans leurs officines, domestiques asservis à leurs tâches, immigrants «vieillis par leurs malheurs», les personnages du Prix Pulitzer 1967 sont les oubliés du rêve américains. Ils cherchent tous leur salut dans leur mémoire, dans leur culture, dans leurs racines – seul héritage solide sur les sables mouvants du présent. Et lorsqu’ils ne sont que des goys, comme dans Le Commis – traduit en 2016 chez Rivages –, ils finissent par se convertir au judaïsme au nom d’une fraternité dont le romancier n’a cessé de chanter les vertus.

Tendresse et tragique

Cela dit, l’œuvre de Malamud ne se réduit pas à cette question d’identité religieuse. «Je suis Américain, disait-il, je suis Juif mais j’écris pour tous les hommes. C’est la mission du romancier, sinon il court le risque de construire sa propre cage. Et si je parle beaucoup des Juifs dans mes livres, c’est parce qu’ils sont les déclencheurs de mon imagination. Pour moi, inventer des histoires est une façon d’habiter la solitude humaine.» Ces histoires, on ne les compte plus dans l’œuvre foisonnante de Malamud, qui aura signé une dizaine de romans et une soixantaine de nouvelles où la fantaisie se conjugue toujours au sacré, où la tendresse côtoie le tragique, comme chez Singer. «Une nouvelle, disait Malamud, est une manière de montrer la complexité de la vie en peu de pages, de produire la surprise dans un temps court. Beaucoup à dire, peu de temps pour le faire.»

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Avec Le tonneau magique, qui vient de paraître chez Rivages, nous découvrons 13 nouvelles aux allures de contes moraux qui, situés pour la plupart dans le New York de la Grande Dépression – théâtre de la pauvreté la plus sordide – mettent souvent en scène des artistes en déroute. Comme Fidelman, le peintre raté. Comme «la dame du lac» qui se noie dans les questions métaphysiques pour se donner l’illusion d’exister. Comme ce réfugié polonais qui se demande si «nous pourrons être sauvés par les livres». Comme Mitka, écrivain à la ramasse qui, après avoir brûlé son roman dans une poubelle, résume sa vie en quelques mots impitoyables: «Mon travail, c’est le désastre.»

Employé zélé

Chacun fait son tour de piste, luttant contre les vents adverses dans le sillage du vieux Job biblique, comme le tailleur Manischevitz titubant sous une «avalanche de misère». Et, parfois, c’est au tour de l’humour – ou de la tendresse – de se glisser sous la plume de Malamud, comme dans cette nouvelle où le cordonnier Feld ne comprend pas pourquoi son employé travaille avec un tel zèle, cognant comme un forcené sur son enclume à chaque instant; il ne faut pas dévoiler la réponse, qui tient du conte de fée…

Mais bien d’autres personnages pourraient ressembler à ce malheureux Willy qui rêve de posséder une belle liasse de dollars mais qui doit se résoudre à son sort de sans-grade: «Tôt levé, il briquait les escaliers de la cave au toit avec du savon et une brosse dure, puis finissait par un coup de serpillière humide. Il nettoyait les boiseries, huilait la rampe dont le zigzag brillait de haut en bas, il astiquait les boîtes à lettres du vestibule avec un chiffon doux au point qu’on se mirait dedans. Il y vit son propre visage lourd, avec une étonnante moustache jaune qu’il s’était laissé pousser depuis peu.»

Une geôle à ciel ouvert

Scrutant les vies minuscules, Malamud décrit une communauté naufragée, des Juifs mal aimés, enfermés dans des ghettos où ils ne parviennent pas à transmettre la richesse de leur religion. Sans jamais pouvoir échapper à leur statut d’indésirables, au cœur d’un Brooklyn semblable à une geôle recouverte de neige et de désespoir. De quoi nous offrir le théâtre déconcertant d’un monde oublié, avec ce commentaire d’un des héritiers de Malamud, Philip Roth: «Le tonneau magique comporte quatre ou cinq des meilleures nouvelles américaines que j’aie jamais lues.»


Bernard Malamud, «Le tonneau magique», traduit de l’américain par Josée Kamoun, Rivages, 270 p.

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