Pour certains, le théâtre doit transposer. Pour d'autres, il doit transporter. Distanciation ou identification? Peu importe, pourvu que l'affaire soit bien menée. Ainsi, vendredi dernier, au Théâtre du Passage, à Neuchâtel, la question était vraiment superflue. A la sortie de la première de Cinq Hommes, on avait l'âme chavirée et le cœur ému. Pour parler des travailleurs de la clandestinité, Robert Bouvier a donc eu raison de miser sur l'authenticité en engageant des comédiens issus du pays de leur personnage. Dans cette histoire de chantier, chaque acteur puise dans son talent et son métier pour restituer la densité du rôle, sinon aucun intérêt. Mais l'homme, dessous, vibre d'un ailleurs et d'un passé dont il est chargé malgré lui. Effet double larme garantie.

Comme Matthias Zschokke en Allemagne, Daniel Keene n'est pratiquement jamais joué en Australie, pays d'où il vient et où il vit. «Là-bas, le public préfère le théâtre de divertissement, explique Séverine Magois, traductrice de son œuvre en français. Et Keene n'est pas spécialement hilarant.» Non, en effet. Il y a du drame, sinon de la tragédie, dans ses récits du déracinement. Mais quel souffle dans Cinq Hommes, cette pièce commandée par un théâtre français! Ces clandestins à qui un patron véreux demande de construire un mur en échange d'un salaire approximatif et d'un hébergement indécent, ces hommes de peu, sinon de rien, on les regarderait toute la nuit nouer et dénouer leur destin. Comment ils se rencontrent en se mordant. Comment ils pactisent en se questionnant. Comment ils explosent de rire en buvant. Et comment ils n'espèrent jamais collectivement. Car le passé de chacun pèse des tonnes et leur rêve privé, diurne ou nocturne, suffit comme pansement.

Pas d'utopie de meute, donc, dans ce quotidien 100% viril, mais une réalité tantôt canaille - Luca, le Roumain allumé - tantôt lyrique, quand Larbi, le Marocain, évoque le lien lointain et pourtant constant à son enfant. Il faut dire qu'une minute en compagnie d'Abder Ouldhaddi, comédien lumineux, c'est autant d'humanité gagnée. Son personnage de père tranquille, il le porte avec une honnêteté obstinée qui n'oublie jamais de s'amuser. Même quand son innocence est piquée. A cette lueur dans le regard, répond la fougue intempestive d'Antonio Buil, qui campe un Argentin brisé par la guerre ou l'élégant froncement de sourcil de Bartek Sozanski, dont le Polonais Janus s'interroge sur son identité de croyant. Ou encore, l'invraisemblable nature de Dorin Dragos, qui prête à son Roumain éthylique un sans-gêne craquant. Quant à Boubacar Samb, il est Diatta, le Sénégalais qui s'emploie à tisser patiemment les fils de ces passés tourmentés.

Résumée ainsi, la situation peut paraître cliché. Encore une histoire de sans-papiers que la vie n'a pas ménagés. Autrement dit, un laïus pour la bonne conscience et la responsabilité occidentale partagée. Rien à voir. Devant et dedans le mur tantôt opaque, tantôt transparent imaginé par le scénographe Xavier Hool, pas de catéchisme politiquement correct. Mais des scènes, souvent à deux, où les préoccupations de l'un chatouillent les certitudes de l'autre et où tous gagnent en liberté par bourrades interposées. Une suite de petits événements aussi, qui restituent simplement la vie d'un chantier. Soit un texte finement pensé et mis en scène par Robert Bouvier, éternel fiancé du théâtre, qui, vendredi, apparaissait plus transfiguré que jamais. «Ce travail a connu une grâce particulière, confirme-t-il, une entente magique, presque sacrée.» Une telle déclaration ne garantit pas la qualité. Mais, ici, elle ajoute encore au côté miraculeux de ce cadeau de fin d'année. A ne pas manquer.

Cinq Hommes, Théâtre du Passage, Neuchâtel, jusqu'au 26 novembre (rés. 032/717 79 07); Théâtre Populaire Romand, La Chaux-de-Fonds, 30 novembre; Théâtre Le Poche, Genève, du 4 au 24 décembre; Grange de Dorigny, Lausanne, du 18 au 21 janvier.