Ramon Diaz-Eterovic

La Mort se lève tôt

Trad. de Bertille Hausberg

Métailié, 282 p.

Leonardo Padura

Vents de Carême

Trad. de François Gaudry

Métailié, 228 p.

«Ses possibilités de survie étaient aussi minces que celles de pincer les fesses d'Isabelle Adjani.» Ça c'est du Ramon Diaz-Eterovic, auteur de polars chilien né en 1956 à Punta Arenas, et dont le héros s'appelle Heredia, détective de profession, grand amateur de citations littéraires et propriétaire d'un chat moralisateur prénommé, lui, Simenon. «Il avait lu qu'à la mort de Marilyn Monroe, ses cheveux, qu'elle avait soumis à des années de décolorations implacables pour forger ce blond parfait et immortel, avaient l'aspect d'une poignée de foin séché au soleil.» Ça, c'est du Leonardo Padura, auteur de polars cubain, né à La Havane en 1955, et père de l'inspecteur Mario Conde, dit le Conde, qui voulait être écrivain et possède un poisson de combat appelé Rufino.

A Santiago comme à La Havane, tout commence par le meurtre – particulièrement sanglant – d'une jeune femme particulièrement belle, une journaliste du genre remue-merde chez Diaz-Eterovic. Et chez Padura, une prof de lycée, communiste officiellement sans tache, en réalité «ce que les Anciens, et certains Modernes, appelleraient une petite pute». A Santiago comme à La Havane, l'enquêteur pourra compter sur l'aide d'un acolyte fraternel encore plus délabré que lui-même. Pour Heredia, ce sera le commissaire Dagoberto Solis, bien mal en point depuis le départ de sa femme, surtout au saut du lit.

«Il portait un caleçon à rayures et sa chemise à fleurs était déboutonnée. Son ventre énorme et flasque semblait sur le point de toucher le sol et son visage gardait les traces d'une nuit de beuveries.» Quant au Conde, il pourra s'appuyer sur la volumineuse épaule du Flaco, «un homme dont les plaisirs étaient à jamais réduits à une conversation imbibée d'alcool, une nourriture pantagruélique et un fanatisme maladif pour le base-ball».

L'amitié, fût-elle larmoyante et bavarde comme chez Padura, ou, au contraire, bâtie sur de rudes silences comme chez Diaz-Eterovic, n'est pas de trop pour affronter le mal en ébullition à La Havane comme à Santiago. Ici, les restes encore actifs d'une dictature de droite, – «le jour où les militaires collaboreront à une enquête à propos d'un crime, ce sera un vrai miracle. Ils sont convaincus que leurs actes étaient héroïques et respectables» – là une dictature de gauche inébranlablement autiste où même le rhum est devenu introuvable et les cigares infumables. «Tu crois qu'on peut appeler cigare une merde pareille? Regarde-moi ça, la cape est plus ridée que le cul de ma grand-mère, c'est comme si je fumais un rouleau de feuilles de bananiers.»

Heureusement, Heredia, par la grâce d'une énigmatique joueuse de saxophone, comme le Conde, à travers la nièce tempétueuse d'un vieil ami, voient chacun tomber du ciel un ange gardien. Pour faire face à un avenir qui n'existe pas, et à un présent de catastrophes – là trafics d'armes en tout genre, ici trafic de drogue et magouilles organisées autour des magasins réservés à l'élite et aux étrangers – reste, outre l'amitié et le sexe, un troisième allié: «On buvait jusqu'au moment où les clowns les plus joyeux se mettaient à sautiller dans nos têtes», se souvient Heredia, tandis que le Conde grommelle que «non, il vaut mieux ne pas penser, putain, non! Allez, verse-moi ce qui reste de la bouteille. Et j'emmerde le premier qui se remettra à penser.»

Le passé, quant à lui, est une autre blessure qui sécrète la trahison – «Je suis de plus en plus seul. Les amis s'éventent avec des cartes de crédit, prennent du poids dans les McDonald's et se moquent de ce qu'ils étaient autrefois» (Heredia) – ou le dégoût: «Arrêter, interroger, incarcérer, juger, condamner, accuser, réprimer, pourchasser, faire pression, écraser, tels sont les verbes où se conjuguent tous les souvenirs et la vie du policier» (Conde).

A Santiago comme à La Havane, on sait écrire de profonds, de beaux polars désespérés, même si l'un («Pour boire comme pour aimer, une bonne compagnie est indispensable») ne connaîtra pas le happy end de l'autre: «Tu me prends dans tes bras? Tes citations n'intéressent personne, Heredia.»