JerMarkest, dit Markus, et Johnathan, son grand frère, ont tout de deux fameux chenapans. Sur l’île côtière de Sapelo, ils mènent une vie de rêve comme Tom Sawyer et Huckleberry Finn avant eux. Ils font du vélo, du cheval, ils pêchent la crevette et ramassent des huîtres, ils hantent les marécages méandreux et les futaies touffues de ce paradis terraqué où survivent d’antiques superstitions, où cohabitent les dangers (alligator glissant parmi les lentilles d’eau) et merveilles, comme le chêne de Virginie qui vit 300 ans – 100 pour grandir, 100 pour vivre, 100 pour mourir…

Les deux kids habitent chez leurs grands-parents, Frank et Cornelia Bailey. Cette dernière a écrit un livre, God, Dr. Buzzard, and the Bolito Man, dans lequel elle recense les contes et légendes des Saltwater Geechee, cette communauté d’anciens esclaves venus de l’Afrique de l’Ouest. Christianisme et animisme cohabitent. On passe du sermon dominical au «ring shout», une transe collective. «On croyait aux signes et à la magie, raconte l’aïeule. Quand un serpent à sonnette entrait dans ton rêve, cela voulait dire que tu allais tuer quelqu’un.» Elle-même, quand elle était petite, est morte «juste avant le lever du soleil» après avoir ingéré des poires vertes. Une racine blanche l’a ramenée chez les vivants…

Entité surnaturelle

Nick Brandestini, de Zurich, a fait ses premières armes dans l’ombre d’Alien avec H.R. Giger’s Sanctuary, avant de fréquenter les laissés-pour-compte de la prospérité américaine dans Darwin, chronique d’un hameau californien perdu, et dans Children of the Arctic, qui s’attache à cinq adolescents de l’Alaska, héritiers d’une tradition mourante de chasseurs de baleine. Il creuse cette veine avec Sapelo, qui montre finement les intrications de la nature et de la culture humaine, du progrès (jeux vidéo) et de la tradition (trier les haricots), de la terre et de la mer.

A propos des Journées de Soleure:

Il fut un temps où les 170 hectares de Sapelo abritaient quelque 60 familles; il n’en reste plus que six. Aujourd’hui, le silence des lieux est troublé par le bruit des immeubles résidentiels qui s’y construisent. La vieille Cornelia parle du jack-o’-lantern, cette boule de feu qui, dans les marais, fourvoyait les voyageurs. Des scientifiques venus étudier la composition en carbone des eaux stagnantes leur a expliqué qu’il ne s’agissait pas d’une entité surnaturelle, mais d’une émission de méthane. «Depuis, on n’a plus jamais vu de jack-o’-lantern. Quand on éclaire la magie, elle disparaît», sourit la vieille conteuse, fataliste. Et quand un équilibre se brise, le malheur advient.

Gamin hyperactif sujet à des crises de colère, Markus devient ingérable. Ses grands-parents le renvoient chez sa mère. Adieu l’île enchantée, bonjour le quart-monde. La mère obèse, qui vit avec une autre femme, multiplie les petits boulots et les arnaques à l’assurance; les pères sont aux abonnés absents; la junk food remplace le crabe grillé; des dealers rôdent dans le quartier… A Sapelo, la grand-mère, souffrant d’un cancer, s’éteint et avec elle s’éteint ce savoir ancestral qui cimentait la communauté des Geechee.

La Ritaline n’a pas suffi à calmer Markus. Aux dernières nouvelles il porte un bracelet électronique et séjourne dans une prison pour mineurs. «Sinon, il finira au cimetière ou au pénitencier à perpétuité», conjecture Johnathan, tandis que la mer continue de ronger Sapelo.


Retrouvez les projections de la 56e édition  des journées de Soleure.