Lire chez les Grecs 4/6

Sapphô, des vers écrits avec de l’air

Une oeuvre au parfum de scandale, mais dont la beauté évoque les grands mystiques

Sapphô, deux syllabes enchantées, un nectar qui nous arrive d’orient. Deux syllabes qui sont une invitation à secouer préjugés et tabous, par-delà les millénaires. Deux syllabes empreintes de mystère et de grâce, avec un doux parfum de scandale. Deux syllabes que l’on murmure en pensant aux bruissements du vent dans les roseaux, là où allaient s’égayer les jeunes nymphettes, légères et court vêtues. Sapphô, la divine Sapphô, la «dixième muse» arc-boutée à sa lyre sur les rivages de Lesbos, son île natale…

Pour évoquer la poétesse grecque qui vécut il y a vingt-sept siècles, on n’en finirait pas de filer la métaphore. Tant mieux pour la légende, qui célèbre une petite sœur d’Aphrodite au galbe miraculeux, même si le papyrus d’Oxyrhynque – source la plus précieuse pour la connaître – décrit une femme au physique ingrat «qui avait le teint sombre et était de taille très petite». Mais Théodore Reinach, l’un des grands spécialistes de Sapphô, a voulu corriger le tableau: «Elle était brune et vive, écrit-il, de belle humeur et de franc-parler, tressaillant à toutes les émotions de la nature et du cœur, malicieuse avec grâce, aimante avec fougue, poétesse inspirée, musicienne novatrice.»

Objet de tous les fantasmes, la petite noiraude de Lesbos n’a cessé d’interpeller les époques et les cultures. Déifiée par les uns, censurée par d’autres pour n’avoir pas jeté l’opprobre sur l’homosexualité féminine, condamnée à l’autodafé par le pape Grégoire VII, elle a hanté toute l’antiquité en imposant sa voix dans un monde où ses semblables n’étaient bonnes qu’à remplir les gynécées. Son audace, dans ce domaine, est incomparable, ce qui lui a valu de multiples hommages des artistes de son temps. A Syracuse, elle a une statue à son effigie. Sur un vase du musée archéologique d’Athènes, on la voit lisant un de ses poèmes, avec cette inscription: «J’écris mes vers avec de l’air.» Sur d’autres gravures, vêtue d’un péplos, elle joue de la lyre à sept cordes, prête à apprivoiser la colombe que lui offre Éros.

Quant à la biographie de Sapphô, elle est remplie de points d’interrogation. Née à Erèse, près de Mytilène, vers 610 avant notre ère, cette aristocrate a d’abord été contrainte à un mariage qu’elle vécut comme une souillure. Il en naquit une fille, la bien-aimée Cléis, dont «la forme est pareille à des fleurs d’or», écrira-t-elle. On sait également qu’elle eut trois frères et que Larichos, son préféré, servait le vin au prytanée de Mytilène – un privilège réservé aux nobles. Autre épisode avéré: son bannissement en Sicile, à cause des luttes que se livraient les oligarques de Lesbos. A son retour sur son île natale, elle dirigea une académie de poésie destinée aux jeunes filles. Elle les aima. Elle en fut aimée, et le reste de sa vie n’est que légende – en particulier cette passion tardive qui l’aurait fait chavirer pour un beau batelier et qui l’aurait poussée au suicide du haut d’une falaise de Leucade, au large de l’Épire.

Non, on ne se donne pas la mort quand on s’appelle Sapphô. A moins que ce soit pour imiter Empédocle se jetant dans l’Etna, afin de se frotter à l’absolu. Cette soif d’absolu, aussi ardente qu’à la première heure, on la découvre tout au long d’une œuvre qui comptait près de 12 000 vers. Il ne nous en reste que 600, rescapés des ravages du temps. Une peau de chagrin, mais qui brûle d’un feu sacré, tout entier voué au désir, à la beauté du monde, aux rencontres qui élèvent les êtres vers l’azur. «Qu’a donc appris aux jeunes filles la Lesbienne Sapphô, sinon l’amour?», disait Ovide à propos de celle dont les écrits mêlent hymnes, invocations, chants lyriques, élégies, épitaphes et épigrammes.

Brûlure

En lisant ces textes, on ne peut s’empêcher de penser aux grands mystiques. Bien avant eux, Sapphô a décrit l’expérience amoureuse comme une brûlure, une immolation à la fois charnelle et métaphysique. Spasmes, convulsions, «tourments nauséeux», le désir est pour elle une maladie, mais qui guérit de tout. «Éros a ébranlé mon âme comme le vent dans la montagne quand il s’abat sur les chênes», écrit-elle. Et, ailleurs: «Ma langue est brisée, un feu subtil soudain a couru en frisson sous ma peau, mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement tournoie dans mes oreilles. Une sueur glacée couvre mon corps, et je tremble, tout entière possédée. Me voici presque morte, je crois.» Racine ne dira pas mieux quand il fera battre le cœur de Phèdre, dévorée de passion! Non, personne n’a peint «avec plus de violence et plus de vérité le frisson du désir», comme le rappelle Yves Battistini dans sa présentation des Odes et fragments de Sapphô, dans la collection Poésie/Gallimard.

Tisseuse de ruses

Et le charme est à son comble lorsque Sapphô ressuscite tout l’aréopage des divinités antiques, quand elle évoque «le trône diapré d’Aphrodite la tisseuse de ruses», quand elle décrit «la rosée éparse en gouttes de beauté», quand elle se pâme devant une adolescente «à la chevelure plus dorée que torche qui flamboie». Et, pour elle, les cœurs sont les miroirs des astres, les reflets des constellations, dans le scintillement d’une écriture qui prend des dimensions cosmiques en exaltant les bonheurs d’ici-bas. Avec, parfois, le sentiment très aigu de notre précarité, face aux «sombres falaises qui bordent l’Achéron».

Vénus jalouse

Et si l’œuvre délicatement libertine de Sapphô s’est imposée de siècles en siècles, c’est aussi, bien sûr, parce qu’elle est un formidable pied de nez aux puritanismes de tout poil. On ne compte donc plus tous ceux qui l’ont chantée, de Louise Labé à Ronsard, de Renée Vivien à Marguerite Yourcenar, de Chateaubriand à Baudelaire – «Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho!» Pour franchir cet été, c’est un sublime voyage que nous offre la douce cigale de Lesbos. Un voyage à rebours du temps, un voyage sur la Carte du Tendre avec cet aveu, au détour d’un de ses poèmes: «Les Muses m’ont donné la vraie richesse; par elles je suis l’objet d’envie; même morte il n’y aura pas oubli de moi.»


Sapphô, Odes et fragments, traduction et présentation d’Yves Battistini, Poésie/Gallimard, 216 p.

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