Une grande table en bois, posée à l'entrée de l'unique et immense pièce. Plus loin, les iMac translucides et les ordinateurs Silicon Graphics trônent sur les bureaux. L'entrée chez «Sapristi», société lausannoise d'effets numériques en trois dimensions, reflète l'esprit de ses fondateurs. Jean Deppierraz et Christophe Roulet reçoivent, dans l'ancien local industriel qui leur sert de bureau, comme dans une maison de campagne accueillante. Les chaises en osier et la disponibilité des deux personnages donnent envie de s'installer dans l'ancien dépôt Denner et de deviser.

Hommes d'images, les deux anciens élèves de l'Ecole d'art cantonale de Lausanne (Ecal) semblent aimer également les mots. Dès les premières phrases, il est évident que Jean et Christophe (le tutoiement est vite installé) savent parler de leur métier. Formés respectivement au design industriel et aux beaux-arts, ils ont créé «Sapristi» en décembre 1998: un studio d'effets numériques spécialisé dans la 3D et les images de synthèse. Une partie de leur travail sera visible samedi soir à la Cinémathèque suisse, qui consacre deux journées aux images de synthèse dans le cadre du festival Les Urbaines.

L'écran de la vénérable institution verra défiler un flamant rose multicolore dont la démarche prudente illustre une campagne de pub pour un grand magasin, une voiture de F 1 annonçant la diffusion des Grands Prix sur la TSR, Lausanne reconstruite au Ier siècle av. J.-C. pour le Musée romain de Vidy. Autant de commandes passées à Sapristi, surtout par l'industrie publicitaire. Des séquences réduites: de quelques secondes à trois minutes. «On est dans la chirurgie fine, sourit Christophe Roulet. On gère chaque pixel.»

Les cinémas suisses diffusent en ce moment de grosses productions dont la dramaturgie est basée, en partie ou totalement, sur les effets spéciaux. Dans leur atelier de l'avenue Sévelin, Jean et Christophe disposent exactement des mêmes outils que ceux des grandes boîtes d'effets spéciaux qui travaillent sur les longs métrages. Ces sociétés développent leurs solutions en interne puis les vendent entre 5000 et 25 000 francs. «La différence, c'est la masse des équipes qui travaillent», souligne Jean avec un sourire. Deux à Sévelin contre des centaines dans les studios californiens. Une situation dans laquelle Jean Deppierraz voit un avantage: «Dans les studios, on est très spécialisés. On travaille sur une étape précise de l'effet. Trois mois à faire bouger un poil du balai d'Harry Potter… Alors que nous sommes des généralistes. Nous devons avoir des compétences techniques et artistiques. Cela nous oblige à remettre à jour régulièrement ce que l'on sait faire.»

«Nous existons depuis quatre ans. Ca marche bien mais nous ne sommes pas en vitesse de croisière, avance Christophe Roulet.» Les deux associés passent beaucoup de temps à expliquer leur métier aux clients. «Ils ont l'image de budgets pharaoniques et se disent que ce n'est pas pour eux…», raconte Jean. Malgré cela, les Sapristi ne songent pas à s'expatrier. Olivier Bardeau, qui a suivi la même formation que les deux associés (il sera là le samedi 8) est parti. Il travaille pour la société qui a réalisé les trucages de Cats and Dogs. Issu du même département que Jean Deppierraz (l'Usine), il a fait partie d'une volée d'élèves qui sont allés parfaire leur formation hors de Suisse. Un début d'«Ecole suisse», comme on parle d'«Ecole française» actuellement, vu le nombre d'expatriés de l'Hexagone à Hollywood. Mais un début seulement: «Le département a déplu à la nouvelle direction de l'Ecal. Aujourd'hui subsiste une coquille vide», regrette Jean Deppierraz. Fini le courant national, restent des individus dont les travaux prendront samedi soir la place des films d'auteur.

Cinémathèque suisse, sa 8 à 20 h 30. Rens. www.urbaines.ch.