Danse

Sara Baras, tigresse du flamenco à Genève

La grande danseuse de Cadix et sa troupe donnent des ailes au public du Grand Théâtre. Leur «Sombras» célèbre les ombres. On y plonge jusqu’à dimanche

La renaissance du Grand Théâtre, de retour dans ses murs de la place de Neuve. Une qui ne fait pas de doute, dont la bonne nouvelle se propage dans Genève. L’artiste espagnole Sara Baras et ses merveilleux danseurs de flamenco laisseront une marque pourpre dans les mémoires, comme un baiser clandestin sur la peau laiteuse d’une moniale. Ils visitent les ombres, ces compagnes de toujours des desperados andalous; ils se forgent un corps de cérémonie à leur contact; ils se fondent dans des romances impossibles avant d’en dissiper le leurre. Car le secret de Sombras, ce ballet de haute précision, est peut-être celui-là: la joie est un charbon ardent, le chagrin un diamant dépoli.

Le chroniqueur serait-il victime d’une Vénus foudroyante? Si tel est le cas, il n’est pas seul à avoir été touché par ce sortilège – lecteur, vous avez jusqu’à dimanche pour vous laisser posséder. Sara Baras a du métier, c’est vrai. Elle a grandi à Cadix, elle s’est formée auprès de sa mère danseuse, elle s’est sentie désignée: en 1998, elle créait sa troupe et ravissait bientôt les aficionados à Madrid, Londres, Barcelone. L’hiver passé, au Grand Théâtre déjà, son Voces tournait les têtes.

Calligraphes de peines anciennes

Que voit-on alors dans Sombras? Trois ombres, trois ténébreux statufiés devant un écran badigeonné par l’aube. La nuit s’effiloche et un chant monte, comme un appel, comme une prière d’ermite, comme un nuage de cendre qui viendrait narguer les astres. Sur cette voix de stentor mélancolique, une main s’élève, adagio, comme pour chasser le spectre d’une déconfiture. Voyez cet impudent: il a quatre bras. Chaque interprète cache, à vrai dire, son double, dans son dos. Sur la toile de fond, ce sont six cavaliers qui se dessinent, six cavaleurs qui tambourinent le sol d’une semelle de feu, hiératiques comme un matin de procession, calligraphes d’une peine ancienne.

Ils attendent la magicienne de Cadix, celle qui porte haut la torche d’un flamenco clandestin, celle qui le teinte de couleurs mordorées, bleu-vert, rubis, celle qui connaît l’empire de ses charmes et ne craint pas le tape-à-l’œil. Sara Baras trace sa passion devant vous, escortée par une guitare impérieuse. Son talon qui claque comme un sabot est une rythmique infernale, la pulsation d’un cœur entaillé.

Les «olé» du Grand Théâtre

Cette douleur sublimée, c’est par exemple ce moment. Sara Baras s’épanche devant ses musiciens, guitaristes et percussionniste. C’est une Carmen harcelée par l’hiver des solitudes; bientôt, c’est une égérie détrônée qui s’affranchit du falbala d’antan. Dans ses doigts, un foulard chaloupe à la folie: l’esprit fait étoffe.

Sur le parvis du Grand Théâtre, on entendait l’autre soir des «olé» comme dans les cabarets de Grenade. Il y avait de la joie dans ces déhanchements. Et le souffle persistant aussi de ces robes qui sur scène s’ouvrent comme des voiles pour célébrer le bal des solitaires.


Sombras, Genève, Grand Théâtre, sa 2 à 19h30, di 3 à 15h; rens. www.geneveopera.ch/accueil

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