Portrait

Sara Forestier, actrice électron libre

A l’affiche de «Roubaix, une lumière», le nouveau film d’Arnaud Desplechin, l’actrice aux deux Césars est aussi talentueuse que surprenante

Au bout de six minutes, elle s’interrompt. «Je peux vous poser une question? Est-ce qu’on peut terminer vite, ou pas du tout? Parce que là, je dois partir faire un truc…» On explique alors à Sara Forestier que notre rencontre, dans le but de réaliser son portrait, est censée durer vingt-cinq minutes, comme convenu avec son attachée de presse. «Ah pardon, alors allez-y», reprend-elle. On s’arrêtera finalement trois minutes plus tard, l’actrice française ne montrant pas un enthousiasme débordant face à nos questions sur sa carrière comme sur Roubaix, une lumière, formidable polar social dont elle est partage l’affiche avec Léa Seydoux et Roschdy Zem.

Notre critique de «Roubaix, une lumière»: Si épaisse que soit la nuit…

Ce jour-là à Cannes, où le film d’Arnaud Desplechin était présenté en Compétition officielle en mai dernier, Sara Forestier a enchaîné sans relâche les interviews. D’où cette lassitude. «Ça sera bien quand ce sera fini, nous glissait-elle d’ailleurs d’emblée. Si l’on parle vraiment avec les gens, qu’on n’aligne pas simplement des mots, c’est quand même intense…»

Quand je suis sur un tournage, ce qui m’importe, c’est de vivre

Sara Forestier

Sara Forestier – c’est ce qui fait sa singularité – est franche. Elle ne cherche pas à recracher encore et encore le même discours promotionnel, elle dit ce qu’elle pense et, à l’inverse de beaucoup de comédiens, n’est pas dans une posture de séduction. La notion de plaisir est pour elle primordiale; pas question d’accepter quelque chose qui ne la rendrait pas heureuse, ni de faire semblant que tout va bien. «Il faut vivre sa vie. Donc même quand je suis sur un tournage, ce qui m’importe, c’est de vivre», résume-t-elle.

«Pute politique»

On a remarqué Sara Forestier en 2004. Sa tchatche et son air mutin en faisaient la grande révélation de L’Esquive, formidable comédie de mœurs qui voyait Abdellatif Kechiche revisiter le marivaudage en mode banlieue HLM. Ce film lui vaudra, à 19 ans, un César du meilleur espoir. Six ans plus tard, c’est celui de la meilleure actrice qu’elle recevra pour son rôle d’une militante de gauche couchant avec des hommes de droite pour les convertir au socialisme.

Le Nom des gens, de Michel Leclerc, connaîtra un beau succès public et l’imposera comme un des visages emblématiques du nouveau cinéma français. Lorsqu’elle montera recevoir son prix sur la scène du Théâtre du Châtelet, elle évoquera de manière spontanée sa culotte porte-bonheur et le paradoxe d’avoir joué une «pute politique» alors qu’elle était vierge et peu intéressée par l’exercice du pouvoir. «Dire des conneries est une forme de politesse et de pudeur», nous avait-elle dit peu après lors d’une interview téléphonique.

Si, à l’écran, son jeu naturel lui permet de totalement s’effacer derrière ses personnages, sa spontanéité aura dans la vraie vie plus d’une fois désarmé ses interlocuteurs comme son entourage. Il y a quelques années, souhaitant dénoncer l’injonction faite aux femmes d’être belles et soignées, elle avait décidé de ne plus se maquiller.

Venue assurer à Genève la promotion de son premier long métrage en tant que réalisatrice, M, elle avait déambulé dans les couloirs d’un grand hôtel dans une tenue négligée qui la faisait ressembler à une personne ayant passé plusieurs nuits dans la rue. En 2017, à la suite des retards répétés et à une dispute avec l’acteur Nicolas Duvauchelle, elle avait été virée d’un tournage. Elle expliquera plus tard que sa fragilité était due à une grossesse extra-utérine qu’on lui avait conseillé de cacher.

Au cinéma, Sara Forestier a sans surprise multiplié les rôles de femmes en rupture, au bord du précipice. Dans Roubaix, une lumière, elle incarne Marie, une jeune marginale accusée avec son amie Claude d’avoir tué leur vieille voisine. C’est après avoir vu M, maladroite mais touchante histoire d’amour entre une bègue et un analphabète, qu’Arnaud Desplechin l’a contactée.

«Il m’a écrit une lettre pour me dire qu’il avait ce projet et qu’il allait me faire lire le scénario. Je l’ai reçu, je l’ai lu, je lui ai répondu et pendant plusieurs mois on s’est écrit sans se voir en vrai. Et voilà.» Ce film étant adapté d’un fait divers, on l'interroge pour savoir si le réalisateur lui a demandé de s’y plonger afin de comprendre la détresse qui est celle de son personnage. «Vous rigolez? Mais je m’en fiche «total» de l’aspect fait divers. Le film est d’ailleurs totalement à l’opposé, c’est antinomique.»

La vérité par les costumes

On lui décrit alors Marie, que l’on sent extrêmement fragile et manipulée par Claude, dont elle est visiblement amoureuse. «Ah moi je n’aime pas décrire les personnages… Ça, c’est votre métier! Mais vous la trouvez fragile? Je n’ai pas cette impression. Il y a une sensibilité amoureuse qui est indéniable, mais bizarrement je ne la trouve pas fragile. Mais bon, ça dépend du feeling, hein?»

Ce qui a finalement aidé l’actrice à entrer dans ce personnage, ce sont ses habits et son apparence physique, qui trahissent une grande précarité et un statut social au bas de l’échelle. «Quand on met les costumes, il y a une vérité qui apparaît. On porte sur nous la vie du personnage, ça raconte quelque chose.»

Rencontre avec Arnaud Desplechin et Roschdy Zem: «Avec Arnaud, j’ai gravi un échelon»

Raconter quelque chose: voilà ce qui compte. Si depuis l’enfance et ses débuts sur les planches de son lycée, Sara Forestier a rêvé de devenir actrice, si elle a plus tard décidé de passer derrière la caméra, c’est parce qu’elle a toujours ressenti «l’envie de raconter des histoires, des histoires de gens. Vous savez, si la vie est une succession de hasards, de choses qui arrivent sans qu’on s’y attende, l’envie reste un facteur très important.»


Profil

1986 Naissance à Copenhague.

2005 César du meilleur espoir féminin pour «L’Esquive», d’Abdellatif Kechiche.

2009 «Les Herbes folles» d’Alain Resnais.

2011 César de la meilleure actrice pour «Le Nom des gens», de Michel Leclerc.

2017 «M», première réalisation.

2019 «Roubaix, une lumière», d’Arnaud Desplechin.

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