salon du livre

Sarah Chiche ou l’amour avant de finir jetés dans le trou

Dans «Les Enténébrés», l'auteure, qui est au Salon du livre vendredi et samedi, use de la fiction pour faire entendre un réel presque insoutenable: l’histoire terrible de sa famille en écho à celle de l’humanité souffrante. Reste, peut-être, la possibilité d’aimer

Il y a des livres qui vous entraînent dans les méandres de leurs rêves et de leurs cauchemars. Et quand leurs cauchemars disent la vérité, ces livres en sont d’autant plus effrayants et peut-être exaltants. Même si (ou peut-être bien parce que) la fiction vient maquiller le réel; même si (ou parce que) le style propre à l’écrivain recrée le monde avec des mots. Car «parfois, le réel devient fou […]» et qu’il «n’y a que la fiction pour faire entendre ce réel-là».

Sarah Chiche, écrivaine et psychanalyste, invitée du Salon du livre de Genève, est de ces autrices fiévreuses, dont la prose vous saisit comme une maladie, vous dévore et ne vous lâche plus. Il faut finir le livre pour s’en débarrasser. Et, même après, ses rengaines vous poursuivent.

Tel est son roman au titre programmatique, Les Enténébrés. A mesure qu’il fait ressurgir fantômes et fantasmes du passé, il vous plonge de plus en plus sûrement dans les ténèbres. Orphée ne cesse de se retourner sur les ombres, et l’une après l’autre, elles se consument. Mythes, Histoire, histoires familiales et personnelles, amours, sexualité, actualités s’y rejoignent pour se fondre et se répondre en longs échos souvent terrifiants.

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Malgré sa narratrice unique, c’est un livre aux formes et aux voix multiples: évocations lancinantes des crises du temps présent, reportages aux accents lyriques parmi les réfugiés, descente dans l’enfer des damnés chez les enfants torturés par les médecins du IIIe Reich, conférence sur le mal absolu mais aussi journal intime, rapport amoureux, analyse, lettres, souvenirs d’enfance, enquête sur les parents, les grands-parents et leurs parents, réécritures, visions.

«Peut-être avons-nous tous plusieurs vies, note Sarah. Il y a celle dont nous avions rêvé, enfant, et à laquelle nous pensons toujours, une fois adulte, et celle que nous vivons, chaque jour, dans laquelle nous nous devons d’être performants, responsables et utiles, et que nous terminerons jetés dans un trou»

Pour vous aimer

La trame des Enténébrés est peut-être, sans doute, celle de l’amour. Une femme prénommée Sarah est à Vienne pour un reportage sur les migrants. Elle croise un homme âgé et connu, Richard K., violoncelliste virtuose, qui la suit et l’aborde, puis, plus tard, vient la retrouver à Paris où elle travaille et vit avec son compagnon, Paul, et sa petite fille: «Je ne comprends rien. Pourquoi venez-vous à Paris? – Pour vous aimer.»

S’ensuivent des mois de passion et de reconnaissance mutuelle. L’histoire de l’une et celle de l’autre se répondent. Aux bribes de souvenirs tourmentés que livre Richard, Sarah répond en déroulant le fil de sa vie à elle. Mais aussi en retraçant les vies de sa mère Eve, de son père et de son beau-père, de son grand-père, Pierre, ancien déporté parti vivre en Afrique, de sa grand-mère Lyne, morte jeune, dont le journal raconte la folie; Charles et Cécile, les arrière-grands-parents, sont aussi fugitivement convoqués.

Dans cette famille, la trame amoureuse tisse quelque chose de maudit, d’incestueux, de violent: on bat qui l’on aime, on aime trop et on couche, on vend, on prostitue, on trahit, on dénonce. Le bien et le mal mêlés, transmis de génération en génération, de mère en fille, pour le meilleur parfois, mais surtout pour le pire. Et la mémoire qui vous taraude, la culpabilité qui vous mine. «Qu’un deuil nous frappe dans l’enfance et le sentiment de la continuité d’exister n’ira plus de soi.»

L’Histoire, «avec sa grande hache» comme disait Perec, n’arrange rien. Pire, explique Paul, le compagnon de Sarah, dans un exposé horrifiant, notre histoire s’achemine rapidement vers le mal absolu, vers la domination de plus en plus violente de quelques-uns sur tous les autres, à mesure que la fin de l’humanité devient prévisible. De son côté, Sarah ne cesse de décompter les ravages de la dernière guerre mondiale sur les siens et sur ces enfants du Steinhof, cet hôpital de la banlieue de Vienne, où des centaines de petits patients furent torturés et assassinés par des médecins nazis.

Tombeau

L’époque contemporaine qui ouvre et ferme le livre n’échappe pas à la tourmente: «Epouvantés, des centaines de milliers de Syriens se mirent en route, vers la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Irak, l’Egypte, l’Autriche, l’Allemagne, la France ou l’Angleterre, grossissant le flot des migrants d’Irak, d’Afghanistan, du Mali ou du Soudan. Des rafiots bondés avec, à leur bord, des enfants, des femmes et des hommes qui avaient été torturés, violés, spoliés, persécutés de toutes sortes de façons, ou qui avaient dû, pour se défendre, tuer à leur tour, surgirent au large de la Grèce, de toutes parts, nuit après nuit, glissant lentement sur les eaux couleur d’ébène. Et la mer devint leur tombeau.»

Toutes ces vies jetées à la mer. Et la sienne de vie, qu’en faire dans ce tourbillon-là, dans ses multiples états? Vivre le quotidien? Apprendre toujours? Inventer? Aimer Paul? Aimer Richard? Aimer et préserver son enfant? Pardonner à ses parents? Raconter le monde. Tenter de le comprendre. Tout cela est-il possible en même temps? Que faire d’une vie, d’une seule? C’est la question du livre, à laquelle il n’y a pas de réponse sinon peut-être l’écriture: «Peut-être avons-nous tous plusieurs vies, note Sarah. Il y a celle dont nous avions rêvé, enfant, et à laquelle nous pensons toujours, une fois adulte, et celle que nous vivons, chaque jour, dans laquelle nous nous devons d’être performants, responsables et utiles, et que nous terminerons jetés dans un trou.»


Roman
Sarah Chiche
Les Enténébrés
Seuil, 366 p.


Sarah Chiche au Salon du livre de Genève

Le 3 mai

L'Apostrophe, Palexpo

De 16h à 17h, rencontre avec Sarah Chiche et Adeline Dieudonné

Le 4 mai

Le Salon en ville, Café Slatkin

Rencontre avec Sarah Chiche, Mélanie Chappuis et Veronika Mabardi, le 4 mai de 10h30 à 12h30. Au Salon en ville, Café Slatkine, rue des Chaudronniers 5, Genève.

La Scène philo, Palexpo

Rencontre avec Sarah Chiche et Marielle Macé, le 4 mai de 16h à 16h45. Palexpo.

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