Elle en impose, aussi grande que statuaire. Mais ce qui impressionne le plus, chez Sarah Connolly, c’est sa voix. En concert jeudi dernier au Grand Théâtre de Genève, la mezzo-soprano britannique a terminé son récital sur une mélodie d’Herbert Howells, King David. Il y avait là toutes ses qualités: le sens de la ligne, une énonciation claire et de très belles couleurs vocales sur une note mélancolique. Dommage qu’elle n’ait pas interprété plus de mélodies anglaises.

Sarah Connolly est une véritable Liedersängerin qui maîtrise l’art du chant comme celui de la diction. Nul besoin de baisser les yeux sur les notes de programme pour la comprendre quand elle chante en allemand ou en français. Le temps de se chauffer avec Ständchen, la mezzo aborde d’autres lieder parmi les plus inspirés de Brahms: Feldeinsamkeit (legato, tenue du souffle), Die Mainacht où elle varie les inflexions et le poids qu’elle accorde aux mots (allègement sur «flötet», plénitude et densité sur «die einsame Thräne») pour finir avec le poignant Von ewiger Liebe. Ici, elle ménage une gradation de l’émotion, de l’explosion centrale dramatique à un ton plus tendre et mélancolique.

Erotisme debussyste

Passant à Hugo Wolf, elle déploie un souffle étale et limpide dans Gesang Weylas. Occasionnellement, la voix pourrait être plus âpre encore, mais elle confère tout son spectre d’émotions au magnifique lied de Mignon kennst du das Land? sur un poème de Goethe. Elle se montre taquine, espiègle et enjôleuse dans Die Zigeunerin. Elle prend appui sur des graves riches (il ne faudrait pas en faire plus), un médium expressif et un aigu lumineux et rond. Son accompagnateur, Julius Drake, habille sa voix de belles couleurs au piano.

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Passé l’entracte, Sarah Connolly interprète quatre mélodies d’Albert Roussel. Entre l’impétueux Bachelier de Salamanque et le ton plus introverti du Jardin mouillé, d’Invocation ou de Nuit d’automne, on apprécie son assise vocale et les couleurs mordorées dans le grave de la tessiture. Les Trois chansons de Bilitis de Debussy sont un grand moment: intelligibilité du texte, charge érotique dans La chevelure, tristesse inconsolable dans Le tombeau des naïades, où elle différencie les voix de l’homme et de la femme. Les six Lieder d’après des poèmes de Maeterlinck d’Alexander von Zemlinsky évoquent à plusieurs reprises Mahler et préfigurent Berg. Méconnue chez nous, Sarah Connolly a envoûté le public, et on se réjouirait de l’entendre de nouveau dans cet exigeant exercice du récital.