Animateur depuis deux décennies sur Couleur 3, Stéphane Laurenceau a avoué ne pas connaître Sarclo avant de lui adresser des louanges lors d’une émission de trois heures que la RTS a récemment consacrée au chanteur franco-suisse. «Depuis ma naissance dans les années 1970, on me serine avec Georges Brassens et Jacques Brel, des auteurs à textes que j’ai adoré découvrir. Mais depuis quelques jours vous avez rejoint cette équipe de grands messieurs qui traversent les époques, a dit l’animateur dans sa chronique. Aujourd’hui, les rares chanteurs francophones qui me parlent, c’est Orelsan, Mickey 3D ou Stromae dans une moindre mesure. Pour moi, vous êtes le chaînon manquant, le gardien du phare, le taulier qui maintient la baraque en place, depuis le départ des grands. A mesure que j’écoutais vos chansons, je me suis fait la réflexion que vous deviez être une sorte d’ovni du star-system.»

Pour d’autres, les boomers et une partie de la génération X, Sarclo fait au contraire partie de l’ADN romand. On se souvient du chanteur sur la scène libre des Faux-Nez et au Festival de la Cité à Lausanne, ou à celui du Bois de la Bâtie à Genève. Et il y a fort à parier que grâce aux 4 CD qui viennent de sortir, produits avec son fils Albert Chinet, 27 ans et lui aussi chanteur, ce sera au tour des millenials et de la génération Z de faire sa connaissance. Seul son «male gaze» (regard masculin) pourrait faire grincer les dents des plus jeunes.

150 chansons

Sur ses nouveaux enregistrements, des chansons nouvelles, anciennes, réinventées. Et les titres annoncent le programme: J’ai jamais fait aussi jeune, J’ai jamais été aussi vieux, J’ai jamais été aussi seul et J’ai jamais rien compris à Dylan. Quand il nous accueille à Lausanne dans l’appartement de son fils, Sarclo répare un four. Moustache à la gauloise, il a le verbe et le regard bleu vifs, comme sa dégaine. Il se prête au jeu des photos avant de répondre à quelques questions.

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Sarclo a écrit 150 chansons. «C’est peu et beaucoup à la fois. Anne Sylvestre en a inventé plus de 600 et Dylan le double», rigole-t-il. On peut dorénavant toutes les trouver dans son Bouquin, paroles et tablatures comprises. «En plus des chansons, j’ai mis dans ce livre des petites fichettes pré-nécrologiques sur mes copains.» On découvre 240 pages d’anecdotes, une galerie de personnages, des recettes de cuisine, des confessions, des extraits choisis d’une vie qu’il s’est bâtie comme son Théâtre à Montreuil.

Car Sarclo a quitté la Suisse pour Paris il y a dix ans, annonçant ne plus vouloir écrire. «En 2011, j’ai dit à mes copains que j’avais 60 ans, l’âge de Brassens quand il a cassé sa pipe. Et ses derniers disques étaient moins bons que les premiers. Je voulais éviter ce piège.» Mais deux événements vont l’inciter à reprendre la plume: «J’ai reçu une guitare du bluesman loclois Napoléon Washington (1972-2015) et ma môme à Paris a fait une leucémie.»

Sauvé par Brassens

Mais Bob Dylan l’inspirera à nouveau, comme à ses débuts. «Les chansons de Zimmerman sont sublimes. Et les Français les connaissent mal: il y avait un boulot de traduction intéressant à faire.» Car les chansons sont des bornes dans la vie des gens, selon Sarclo. «Brassens m’a sauvé la vie. A chaque disque, j’arrêtais de bosser à l’école, parce que j’apprenais d’abord ses chansons. Il me sauvait parce que j’étais en grand danger de m’emmerder. J’habitais Yverdon, vous imaginez…»

Si plus jeune il a beaucoup lu et écouté Prévert, Vian, Charlélie Couture, Thiéfaine, Wolinski et Topor, Sarclo porte aujourd’hui son attention sur des gens comme Salman Rushdie, Virginie Despentes, Loïc Lantoine et Bernard Adamus. Avant son premier disque, sorti en 1981, il a fait la manche à Paris dans le métro pendant son stage d’architecte. «On faisait les cons avec La Bande en l’air et Aguigui Mouna, un clochard-philosophe libertaire, pacifiste et écologiste.»

Bonheur de la scène

Sarclo aime toujours autant la scène et donne environ 50 concerts par année. «J’ai 71 ans et je me porte plutôt bien pour un garçon de cet âge. Je le dois à mes chansons, que j’ai envie de traîner partout. Il y a un putain de bonheur partagé à monter sur scène!» Il rêve de reprendre la route «avec une remorque derrière sa bagnole, une sono et 40 chaises en plastique. J’installerais ma Sarclomobile dans la cour d’une ferme ou devant un théâtre à Avignon.» Dans l’intervalle, le chanteur est attendu dans de vraies salles et dans des librairies, tant en France qu’en Suisse.


Sarclo, «Le Bouquin», Ed. Cousu Mouche, 240 pages avec 4 CD.