EXPOSITION

Quand La Sarraz était vraiment au centre du monde

A la fin des années 20, d'historiques congrès culturels se tenaient au château de La Sarraz, à l'initiative de l'artiste et mécène Hélène de Mandrot. Une présentation au Musée des arts décoratifs de Lausanne en ravive le souvenir

A la fin des années 20, le nom de La Sarraz résonne loin à la ronde. Grâce à la tenue, dans cette bourgade, de congrès internationaux. Ceux des Congrès internationaux d'architecture moderne (CIAM), créés en 1928 avec Le Corbusier, ou celui du Cinéma indépendant en 1929, au cours duquel Eisenstein tourne un film.

L'initiative en revient à une personne étonnante, Hélène de Mandrot (1867-1948), dernière châtelaine de La Sarraz, artiste et mécène. Une exposition, au Musée des arts décoratifs de Lausanne, rappelle son action et sa trajectoire personnelle. Par la naissance, elle appartient à une grande famille genevoise, les Revilliod de Muralt, possédant un hôtel particulier (dit de Sellon), côté pair de la rue des Granges au numéro 2. L'introduction à l'exposition évoque cette appartenance à travers une présentation de céramiques et récipients en verre. C'est une allusion à la personnalité de Gustave Revilliod, le grand-oncle, qui fit édifier le Palais de l'Ariana, devenu le Musée genevois de la céramique et du verre. Et à celle du père d'Hélène, Aloys Revilliod, collectionneur de porcelaines extrême-orientales.

Des vacances d'artistes

En 1906, Hélène épouse Henry de Mandrot, héritier du château de La Sarraz. Cet agronome et historien entreprend, dès 1911, d'y installer un Musée romand mais en lui imposant une vision aristocratique de la culture régionale. Une initiative dans la ligne des thèses nationalistes d'un Gonzague de Reynold. Et c'est sous les auspices de ce musée qu'Hélène de Mandrot, devenue veuve en 1920 – elle a 53 ans –, met sur pied en 1922 une structure d'accueil estival destinée aux artistes. Ces «vacances d'artistes» concerneront, surtout jusqu'en 1927, le milieu régional des arts décoratifs. Elle-même a organisé, en 1911, un atelier-école de broderie à La Sarraz, et participe en 1913 à la fondation de L'Œuvre, association romande destinée à encourager la collaboration entre artistes, architectes et industriels par la propagande du beau.

Mais en s'installant à Paris en 1924, Hélène de Mandrot y noue des relations qui vont rapidement l'entraîner dans une dynamique de modernisation. Et en tant qu'artiste, son adhésion aux valeurs de l'avant-garde va se préciser en fin de décennie. Une petite moitié de l'exposition retrace d'ailleurs son itinéraire d'artiste, entre art décoratif régional et esthétique internationaliste. Du mobilier, des céramiques décoratives animalières, de l'art verrier, des vases rappellent ses participations en 1925 et 1927 aux expositions internationales des arts décoratifs de Monza à la tête du Groupe de La Sarraz. Puis sont évoqués son engagement en faveur de la nouvelle architecture et ses commandes à Pierre Chareau (réaménagement de son appartement parisien), au Corbusier (construction au Pradet, dans le Var) et à Alfred Roth (pour son pied-à-terre zurichois), et son embryon de collection d'œuvres d'art (photos des sculptures de Jacques Lipchitz, Duchamp-Villon, Rodin et pièce de Rabinovitch).

Un havre pour l'avant-garde

Une deuxième moitié de l'exposition retrace l'évolution de la Maison des artistes. Après la période des «vacances d'artistes» et une phase de transition, celle-ci accueillera l'élite de l'avant-garde internationale; en lui offrant une sorte de havre propice aux rencontres et aux échanges dans la tourmente des années 30. Le mythique Livre des hôtes du château en témoigne, dont les pages insolites (en fac-similé) sont signées Lazlo Moholy-Nagy, Willi Baumeister, Oskar Schlemmer ou Max Ernst. Lequel s'amuse à graver le portrait stylisé de Gropius sur une tuile du château (1935). Comme le montrent de nombreux documents, on passait de joyeux moments en ces lieux. A deux pas du Moulin Bornu à Pompaples, où la légende veut que s'opère la séparation des eaux entre l'Europe septentrionale et méridionale, La Sarraz était vraiment alors au centre du monde. Mais la crise de ces années-là contrarie aussi énormément les projets les plus ambitieux, à commencer par celui du Musée contemporain, élaboré en 1931 et qui restera lettre morte.

Par contre, les congrès qui s'y tiennent ont marqué l'histoire, même s'ils sont aujourd'hui tombés dans l'oubli. Au cœur de l'exposition, une section laisse deviner l'effervescence engendrée par les réunions d'architecture, quand on voit l'aréopage de personnages célèbres qui s'y rassemblaient, quand on prend la mesure des problèmes qui y furent débattus, notamment autour des conditions du concours pour le siège de la Société des Nations ou à propos de la campagne lancée pour la création d'une Cité mondiale à Genève. Autre congrès mythique, celui du Cinéma indépendant. Dans une section annexe, il est documenté par tout une série de photographies articulées autour du cinéaste Eisenstein. Des séances sont du reste prévues en janvier-février à la Cinémathèque pour marquer le 70e anniversaire de la tenue à La Sarraz de ce Congrès du cinéma indépendant.

La mort de Mme de Mandrot en 1948 mettra un terme aux activités de la Maison des artistes. Elles seront réanimées sous une autre forme dans les années 50, mais l'écho de l'institution avait déjà diminué. La faute, selon l'historien de l'art Antoine Baudin, commissaire de l'exposition et auteur du passionnant ouvrage qui l'accompagne (Payot, 344 p.), «à l'ambivalence de la mécène, qui a su lancer des projets mais ne s'est pas préoccupée d'en assurer véritablement la promotion».

Hélène de Mandrot et la Maison des artistes de La Sarraz, Musée des arts décoratifs de la ville de Lausanne (av. de Villamont 4, tél. 021/323 07 56). Ma 11-21 h, me-di 11-18 h

(25 décembre et 1er janvier fermé, 24 et 31 décembre ouvert jusqu'à 17 h). Jusqu'au 31 janvier.

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