Il promène sa chevelure blanche, son gros pull et ses yeux pétillants dans l'atelier d'Eugène Delacroix, où la lumière d'un hiver qui ne finit pas tombe d'une verrière orientée au nord. Delacroix (1798-1863) a vécu ses dernières années place de Furstenberg, à Paris, à quelques pas de Saint-Germain-des-Prés. Il y louait un grand logement et un atelier qui donnent sur un jardin silencieux au milieu des immeubles. C'est maintenant le Musée Delacroix (désormais rattaché au Louvre), un de ces trésors parisiens à l'écart des circuits touristiques.

Pietro Sarto, bientôt 75 ans, des décennies de peinture et de gravure dans les mains et dans la tête, n'en revient toujours pas. Il est à Paris parce que le Ministère de la culture, la direction du Louvre et le Musée Delacroix organisent ce samedi une rencontre pour qu'il explique son travail. Pietro Sarto aime expliquer. Ce n'est pas un artiste bloqué sur les talons. Bien qu'il pratique des techniques qui ne sont pas à la mode dans les lieux à la mode, il a l'allure d'un enthousiaste.

«C'est une folie, c'est un défi, lancé comme ça, dit-il. Et puis un rêve. On vous dit: vous allez exposer votre travail chez Delacroix. Rien que ça.» A côté d'un de ses tableaux les plus célèbres qui est venu tout exprès des galeries du plus grand musée du monde, l'Autoportrait au gilet vert (vers 1837). Un jour Rainer Michael Mason, qui quittera bientôt la direction du Cabinet des estampes de Genève, lui demande: «Si tu avais à faire une gravure pour la Chalcographie du Louvre…» Pietro Sarto ne lui laisse pas terminer sa phrase: «Ce serait l'Autoportrait de Delacroix.»

La Chalcographie est un conservatoire de la gravure (elle possède des milliers de plaques), un conservatoire vivant puisqu'elle passe commande à des artistes. Rainer Michael Mason fait partie de la commission qui est chargée de les sélectionner. Pietro Sarto aurait pu faire ce que font les autres, une œuvre personnelle. Il a choisi un genre à part, la gravure d'interprétation. «C'est l'image d'une image, dit Pietro Sarto. La gravure originale est une image unique, bien que répétée par l'impression. La gravure d'interprétation a longtemps servi à faire des reproductions et à diffuser les œuvres. Grâce a elle, Delacroix a pu connaître Michel-Ange sans aller en Italie.»

L'Autoportrait au gilet vert est posé sur un chevalet. Pas loin, sur un mur, on peut voir en même temps la gravure de Pietro Sarto. Et des tirages successifs, les «états» de la gravure au cours de son élaboration. Dans une vitrine, les deux plaques qui ont servi au tirage final. Tout commence par une héliogravure. «Elle tient lieu de calque», dit Pietro Sarto (cette technique a été inventée vers 1830 dans les ateliers de gravure, comme la photographie). Elle sert de point de départ. Ensuite on gratte, on burine, on perd progressivement le modèle, on le cherche, on le retrouve, on traque la couleur.

«On»? «Comment faire pour travailler seul, continue Pietro Sarto, c'est impossible. Il faut une somme de savoirs, de tours de main, d'intelligence manuelle. Un seul sait moins que trois. Cela s'est toujours passé ainsi dans les ateliers de gravure.» Valentine Schopfer s'est occupée de l'héliogravure. Michel Duplain a tenu le burin. «Je signe seul, dit Sarto. Aujourd'hui on veut une signature dans la marge, au crayon, ce n'était pas le cas autrefois. Mais nous sommes complémentaires. On discute. On se dispute. Michel Duplain aurait voulu qu'on sente plus la gravure. Je voulais davantage rivaliser avec la reproduction moderne. On prétend que la gravure est obsolète, qu'elle n'a plus de raison d'être à cause des moyens photomécaniques ou de l'informatique. Je dis chiche! Et je dis aux adorateurs de l'ordinateur: vous avez l'original au Louvre, faites mieux, allez-y!»

Ce goût du défi, Pietro Sarto le retrouve dans le tableau de Delacroix. Dans les difficultés qu'il propose: «Le dessin n'apparaît pas, il est dedans; si vous ne le retrouvez pas, vous avez un édredon. C'est un des tableaux les plus casse-gueule à reproduire.» Dans le personnage: «Il y a dans l'attitude de Delacroix quelque chose que Burt Lancaster a dû copier pour son rôle dans Le Guépard de Visconti. La tenue, le regard. Pas méprisant, mais on dirait qu'il juge tout le monde.» Dans le destin de Delacroix: «Il est à part dans son époque. Il ressemble à l'artiste de 2005. Il était à la fois célèbre et méprisé. Il a connu des flops. Il a fini ringard. Pour qu'on le reconnaisse de nouveau, il faudra sauter une génération. Pour les gens comme Courbet, c'est un romantique, un bouffeur de mythologies, ce qui ne les intéresse plus. Je ne dis pas: Delacroix c'est moi. Mais cette situation, je la connais, nous la vivons. L'éternelle remise en cause. L'irruption des techniques nouvelles. Comme lui, nous sommes dans l'incertitude de l'art.»

Eugène Delacroix – Pietro Sarto. Autour de l'Autoportrait au gilet vert. Musée national Eugène-Delacroix, 6, rue de Furstenberg, 75006 Paris. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9h 30 à 17 h 30. Jusqu'au 10 mai.