En ce début des années 1970, Jean-Paul Sartre est au sommet de sa gloire – une gloire qui l’embarrasse un peu: il a toujours pensé que la vraie originalité intellectuelle n’était reconnue que post mortem. Il va sur ses 70 ans et sa santé décline, usée par des années d’abus d’amphétamines.

En 1964, il a refusé le Prix Nobel et en 1968, il a été l’un des rares maîtres à penser que le mouvement étudiant n’a pas rejeté corps et biens. Depuis, il a rejoint l’une de ses émanations, la Gauche prolétarienne, qui travaille à une révolution qu’elle croit proche dans la ligne de la Révolution culturelle chinoise. Il a pris la direction du journal du mouvement, La Cause du peuple, qu’il distribue dans la rue avec Simone de Beauvoir.

Cet engagement entre provocation et pathétique a suscité l’incompréhension, d’autant qu’il a débouché sur une inféodation croissante du philosophe envers l’un de ceux qu’il nomme lui-même «les gamins de la GP», Benny Lévy, également connu sous les noms de Pierre Victor et de Pierre Bloch, qui deviendra son secrétaire et exercera sur lui, dans les derniers mois de sa vie, une influence que Simone de Beauvoir qualifiera de «rapt de vieillard».

L’engagement, justement, est au cœur des discussions que l’écrivain a chaque semaine avec John Gerassi, qu’il a chargé d’écrire sa biographie. Politologue, lui-même activement engagé dans la lutte anti-impérialiste, Gerassi est alors interdit de chaire aux Etats-Unis et il enseigne à l’Université de Vincennes. Il laissera paraître plusieurs biographies du philosophe avant de publier enfin un premier volume de la sienne en 1989.

C’est sans doute que son rapport avec Sartre est tout sauf simple. Ses parents, Fernando et Stépha, ont été des amis très proches de ce dernier depuis l’université – Stépha étudiait à la Sorbonne avec Simone de Beauvoir et Fernando, toujours coureur, a été le premier amant de Poupette, la sœur du Castor. Il porte le prénom de l’écrivain – ou du moins sa première moitié, Juan, devenu Tito pour Juanito, puis John aux Etats-Unis, parce que celui-ci a été le premier à se pencher sur son berceau. Fernando avait trompé son angoisse à la Closerie des Lilas avec Joan Miro, Marc Chagall et André Breton, et tous étaient saouls. Seul Sartre, arrivé en retard, s’était trouvé en état d’aller féliciter la jeune mère.

Fernando tient une place centrale dans les échanges entre l’enseignant et le philosophe. Né à Istanbul, où ses parents étaient des membres en vue de la communauté séfarade, il a été, à Fribourg-en-Brisgau, l’élève de Husserl et le condisciple de Heidegger avant de venir, sous l’influence de Heinrich Wölfflin, apprendre la peinture à Paris. En 1936, il est parti, dès les premiers jours, se battre contre la rébellion franquiste aux côtés des républicains espagnols. Il a servi de modèle au personnage de Gomez dans le roman que Sartre a publié à la fin de la guerre, Les Chemins de la liberté. C’est lui, notamment, qui a donné à Sartre la réponse que Gomez fait à Mathieu, le héros du livre, lorsqu’il lui demande pourquoi il repart combattre en Espagne une guerre qu’il sait perdue: «On ne combat pas le fascisme parce qu’on va gagner mais parce que c’est le fascisme.»

A travers Gomez-Fernando, c’est toute la question de l’engagement qu’explorent Sartre et Gerassi – de même que leur propre histoire et une bonne partie de celle du XXe siècle.

En 1936, Sartre considère que son juste engagement est dans l’écriture. Il a suivi les grandes manifestations du Front populaire, pour lequel il n’a pas jugé utile d’aller voter, du balcon et estime que Fernando se doit à son art. Or, en partant se battre, c’est cet art qu’il a sacrifié. Du front, il a écrit à Stépha cette missive désespérée: «Je ne suis pas un artiste. Un artiste ne tue pas. Je viens de tuer un homme. Oublie-moi.» Et en 1954, Picasso dira que s’il n’était pas parti, il serait devenu aussi célèbre que lui.

Si Fernando a sacrifié son art, Sartre a-t-il sacrifié son engagement? A première vue, tout contredit cette hypothèse: il a été, modestement, résistant et depuis, il n’a cessé de participer aux grands débats politiques, d’abord à la recherche d’une troisième voie conciliant socialisme et liberté, puis compagnon de route assumé du Parti communiste – parce qu’il jugeait l’URSS moins dangereuse que les Etats-Unis pour la paix mondiale – avant de rompre après la répression de la révolution hongroise de 1956. Aux yeux du public, il est au contraire devenu le symbole même de l’intellectuel engagé et le penseur par excellence de l’engagement.

En 1971, toutefois, il a pris ses distances avec cette démarche, où sa responsabilité principale consistait à penser le monde. Il résume, pour le New York Times: «On peut dire que de 1940 à 1968, j’ai été un intellectuel de gauche et qu’à compter de 1968, je suis devenu un homme de gauche intellectuel. La différence, c’est l’action.» Désormais, comme naguère son ami Fernando, il milite dans le rang, avec d’autres armes que ­celles de la plume et des idées.

A temps partiel. Il consacre toutes ses matinées à sa biographie de Flaubert, L’Idiot de la famille, qui paraîtra en 1972. L’après-midi, explique-t-il en évoquant les «gamins de la GP», «je fais ce qu’ils me disent»: occupation d’usine ou de foyer d’immigrés, récoltes de signatures, contributions à La Cause du peuple, toujours dans le rôle de paravent contre la répression.

La contradiction entre le centre de gravité de l’œuvre – la biographie d’un écrivain bourgeois aux prises avec son milieu bourgeois – et celui du militant, est au centre des discussions – ou faut-il dire des affrontements? – des deux hommes avec une autre question épineuse: l’éthique à laquelle Sartre réfléchit depuis la guerre et qu’il mourra sans l’avoir achevée.

Sartre ne se dérobe jamais à la confrontation. C’est sans doute au contraire ce qu’il apprécie chez cet étrange biographe qui ne cesse de le pousser dans ses retranchements, à la recherche presque autant de la trace de son propre père que d’une cohérence entre les postulats théoriques de son interlocuteur et la réalité de son action.

«Sartre, explique John Gerassi, était quelqu’un de profondément honnête, dont les choix ont toujours reposé, en dernier ressort, sur des considérations morales. Mais il refusait l’idée d’impératifs éthiques permanents: tout évoluait en fonction des circonstances de l’histoire et de la lutte.» L’écrivain discute donc volontiers, pendant des heures, de la moralité de tel choix politique – pour justifier, notamment, les actions de la bande à Baader. Mais, même en accumulant notes et réflexions, il ne parvient pas à élaborer une théorie générale qu’il juge digne de la postérité.

La postérité. C’est elle aussi qui explique son intérêt pour Flaubert, si peu en harmonie avec son engagement aux côtés des anarcho-maoïstes de la Gauche prolétarienne. Bien qu’il s’en défende avec énergie, Sartre est resté, à son égard, l’adolescent pour lequel l’espoir d’une vie après la mort se situait sur l’étagère où son grand-père rangeait les ouvrages de Victor Hugo et de Chateaubriand.

Alors, il se débat – il en vient même à dire que son travail sur Flaubert augmente le retentissement de ses contributions à La Cause du peuple – et, finalement, assume: «Je suis à la fois un écrivain bourgeois, comme Flaubert, et un activiste révolutionnaire, comme Babeuf

Mais un activiste dont l’action s’inscrit dans une révolution rêvée et improbable que seuls les «gamins» croient à portée de main. Comme si l’écrivain rejouait sur le tard et à blanc le choix de son ami Fernando.

Au même moment, ce dernier vit aux Etats-Unis. En 1939, il a fui l’Espagne, où il avait terminé la guerre avec un rang de général. Il s’est engagé dans l’armée française avant de reprendre, après la débâcle, du service en Espagne, cette fois comme agent de l’OSS. Après la guerre, il a émigré aux Etats-Unis, où il a dû résister aux pressions de la CIA pour lui faire donner ses anciens camarades.

Il vit de l’enseignement que Stépha, presque aveugle, continue à donner à Putney, dans le Vermont, souffre lui-même d’un cancer qui l’emportera en 1974. Il peint de nouveau, avec acharnement, mais il ne connaîtra jamais la gloire. Il en a souffert mais a accepté sa situation: «Ça me plaît de peindre. Ça me procure du plaisir, à moi. Point», assure-t-il.

Mais alors qu’ils parlent beaucoup de Fernando ensemble, ni Sartre ni John Gerassi ne parlent avec lui. Tito s’est brouillé avec son père à l’adolescence. Sartre a cessé de le voir à peu près à la même époque, peut-être parce que Fernando, le retrouvant à Washington après la guerre, lui avait lancé: «Alors Sartre, on est devenu collabo?» faisant allusion à la création des Mouches – pièce alors considérée comme un appel à la résistance – dans le Théâtre Sarah-Bernhardt aryanisé en Théâtre de la Ville. A chacune de leurs rencontres, Sartre demande à John Gerassi comment va son père et, surtout, s’il peint. Et ce dernier lui rapporte ce que lui a dit Stépha.

John Gerassi s’est réconcilié avec son père. Trop tard: c’est sur son lit de mort que Fernando lui a dit les mots qui ont rendu cette réconciliation possible. Il travaille à une biographie de ses parents. Son éditeur est sûr qu’elle aurait du succès, mais il ne parvient pas à dépasser la date de sa naissance, extorquée d’une certaine manière par Stépha à Fernando qui, peu soucieux d’associer un enfant à sa vie de révolutionnaire, voulait qu’elle avorte.

Aujourd’hui, à un âge que Sartre, mort en 1980, n’a jamais atteint, il est resté un professeur et un activiste. Profondément désillusionné: «Je me bats, mais ça ne sert à rien. Je me demande si mon père a aussi pensé ça, que ça ne servait à rien?»

La question, en somme, à laquelle répondait Gomez. Elle est au cœur de l’œuvre de Sartre. Et des entretiens, au cours desquels, paraphrasant Malraux, Gerassi en avait proposé la version suivante: «La vie, c’est essayer de traverser une rivière à la nage en sachant que personne ne pourra y arriver et que nous allons tous couler, mais essayer quand même.»