Deux romans

La «saudade» des anciennes colonies portugaises d’Afrique

L’Angolais Ondjaki et Mia Couto, du Mozambique, enchantent et critiquent la pauvreté, le profit éhonté, les exactions, le néocolonialisme 

Le Mozambique et l’Angola se tournent le dos, faisant face chacun à un autre océan. Ils ont en commun la colonisation, la guerre civile – jusqu’en 1992 pour les deux. Ils partagent aussi l’héritage de la langue portugaise: l’Angolais Ondjaki et le Mozambicain Mia Couto en font tous deux un usage libre, inventif, truffé d’expressions populaires et de vocables africains, entre réalisme magique et critique politique et sociale.

Au cœur du roman d’Ondjaki, Les Transparents, se dresse un immeuble, une tour abandonnée par les promoteurs, comme il en a réellement existé une au centre de Luanda. Tout un microcosme y survit «comme une entité vive», dans une fraternité fragile. Au premier étage, de l’eau douce jaillit sans trêve des canalisations percées, une eau pour vivre, laver, boire, vendre. Sur le toit, un cinéma clandestin passe des telenovelas et des films «pour adultes» mais sans le son, comme au temps du muet. Le facteur lit les lettres qu’il apporte mais les oublie aussitôt, plus occupé à récolter des signatures pour appuyer sa demande de mobylette auprès de l’administration. Le MarchandDeCoquillages fait sa tournée, accompagné de l’aveugle auquel il raconte les couleurs. Manger est un tour de force quotidien. Rançonnés par la police et les fonctionnaires, à force de privations et de déceptions, certains habitants – ainsi le vieil Odonato – deviennent transparents «de pauvreté».

Un rouge

Pendant ce temps, dans le sous-sol de Luanda, ça perce, ça creuse, ça fore. La ville s’élève sur un gigantesque gisement de pétrole. Il excite les convoitises internationales. Dans les ministères et à la présidence, on spécule et négocie, on convoque les experts étrangers, on compte avec «la collaboration de pays comme les Etats-Unis, la Russie, la France, l’Inde et le Brésil», attirés par l’aubaine. Les tugas, les Portugais, ne «biberonneront» pas sur ce coup-là, leur tour est passé. Les pots-de-vin coulent avec la même abondance sans fin que l’eau de la tour. Pour distraire le peuple, le camarade président annonce une fête fabuleuse, pour célébrer l’éclipse qui attire les savants du monde entier. Mais d’un seul décret et avec un discours d’une langue d’un bois très précieux, le pouvoir annule la célébration et le phénomène naturel. Il y a à la tête de ce chaos des forces plus puissantes que Dieu! À la fin, Luanda s’«incline peu à peu vers sa mort» et s’embrase. «Dis-moi la couleur du feu», demande l’Aveugle. C’est «un rouge tout doucement», lui dit le MarchandDeCoquillages. Ondjaki, né en 1977, en pleine guerre civile, mêle le fantastique et le politique, l’humour et le lyrisme, dans une langue dont la traduction rend l’oralité avec talent.

Magie et réalisme

Au Mozambique, Le Dernier Vol du flamant est sorti en 2000 déjà. Déjà paru en 2009 dans la traduction française, le roman est repris aujourd’hui et s’insère dans la longue bibliographie de Mia Couto. De parents portugais, biologiste et romancier très prolifique et apprécié, il pratique, lui aussi, un alliage de magie et de réalisme très africain, et crée sa langue. Comme «le traducteur» et narrateur qui signe la préface, il transcrit «en portugais visible» les voix qui surgissent «du tréfonds de son corps». Alors que les soldats de l’ONU surveillent le processus de paix, voilà le fait «nu et cru»: sur la route nationale qui mène à Tizangara, un pénis coupé s’exhibe. D’autres organes de sexe «majusculin» ornent bientôt le village. Envoyé pour enquêter, un Italien se trouve confronté à des événements surnaturels, à des morts-vivants, des revenants qui l’effraient beaucoup. Les gens de Tizangara ne sont pas contents de l’intrusion étrangère. Dans le nouvel ordre, les anciens révolutionnaires n’ont pas leur place: «Des milliers de Mozambicains sont morts, jamais nous ne vous avons vus ici. Maintenant, cinq étrangers disparaissent et c’est déjà la fin du monde»

Aucun lieu

Chez Mia Couto, le monde des morts et celui des vivants communiquent directement, le rêve et la réalité aussi. Le burlesque et le tragique coexistent. Quant au flamant du titre, selon une histoire très ancienne, il s’envole «vers un endroit où n’existe aucun lieu», il ne veut plus se poser, «seulement reposer». Lors de la remise d’un prix en 2001, Mia Couto a dit que ce roman parle «d’une perverse fabrication d’absence – du manque d’une terre tout entière, d’une immense confiscation de l’espoir par la cupidité des puissants», ce qui oblige les écrivains «à un engagement moral croissant».

Ondjaki, Les Transparents, traduit du portugais par Danielle Schramm, Métaillé, 356 p. Étoiles ***

Mia Couto, Le dernier vol du flamant, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, Chandeigne, 208 p. Étoiles ***

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