jazz

Sauer-Wollny, archéologues du futur

Liés par une communion de tous les instants, le saxophoniste octogénaire Heinz Sauer et le pianiste trentenaire Michael Wollny accouchent d’un chef-d’œuvre bouleversant

Genre: jazz
Qui ? Heinz Sauer-Michael Wollny
Titre: Don’t Explain
Chez qui ? (ACT/Musikvertrieb)

Il ne faudrait pas le prendre pour une insinuation médisante, encore moins un anathème écumant, mais ce Don’t Explain étrangement crépusculaire est une œuvre qui ne transcende rien du tout. C’est pourtant un disque de chevet, un vrai, dépositaire d’une musique qui remue à vie, à l’emprise de laquelle il n’est pas question d’échapper du moment qu’on l’a, par un de ces hasards plus courants jadis qu’aujourd’hui (souvenez-vous: la première rencontre avec A Love Supreme , ou Free Jazz , ou n’importe quel chorus chamboulé de Monk), découverte et sitôt hébergée en son cœur. Transcendante, elle le devient bien d’une certaine façon, mais par un sacré détour.

Heinz Sauer, le plus impressionnant des deux – puisqu’il s’agit d’un de ces duos dépouillés qui de plus en plus jalonnent l’histoire du jazz –, n’est pas un homme d’en haut, confident ou prophète de révélations supérieures. Son domaine, c’est le monde d’en bas, celui qu’il faut fouiller pour en extraire de sombres pépites qui ont valeur de talisman. En plus de soixante ans de carrière, ou quatre-vingts ans d’âge (puisqu’on imagine son irruption sur la scène du jazz précédée d’une phase d’intense prospection), Sauer s’est donné un périmètre bien défini qu’il a exploré jusqu’à l’obsession. Mais à force de creuser, de fouiller, de forer, on finit par atteindre des abîmes insondables qui donnent à leur façon une idée de la transcendance.

Soit une manière d’atteindre l’extase par la poésie des profondeurs. Surtout quand on croise, sur le tard (Melancholia, leur premier bébé discographique, suit de deux ans leur duo initial et initiatique de 2003), dans cette patiente approche archéologique, un autre adepte de la fouille, le tout fringant Michael Wollny, dont plus personne aujourd’hui ne peut se passer. Peut-être parce que son piano, c’est bien l’impression produite ici, connaît les secrets qui aident à vivre autrement l’histoire sursaturée d’un instrument plus réceptif que d’autres aux soubresauts de l’évolution esthétique du jazz.

Ce qu’ils mettent en place, quand leur calendrier respectif veut bien les laisser duettiser, c’est une démarche à la fois incertaine et lucide d’aveugles illuminés: comme si une cécité imaginaire, pure vue de l’esprit (si l’on ose dire) dans leur cas, les guidait, dressant un mur entre leur lumière intérieure et toutes les formes de banalités environnantes. D’où leur recréation stupéfiante du «Don’t Explain» d’une Billie Holiday dont ils retrouvent le chant techniquement abîmé et le supplément d’émotion des dernières années. Mais cette recréation radicale, menée à partir de versions originales fracassées, broyées, réduites en mille morceaux, englobe aussi bien des thèmes venus d’ailleurs (le «Nothing Compares 2 U» de Prince ou le très planant «Make You Feel My Love» de Bob Dylan) que des standards en attente de consécration (le «Believe Beleft Below» d’Esbjörn Svensson) ou planétairement confirmés (le «All Blues» de Miles ­Davis, si intelligemment désossé-radiographié qu’on ne voit plus très bien, après cela, à quoi le terme de «relecture» pourrait bien s’appliquer). Quant à ces étonnantes fins de morceaux, invariablement abruptes, elles renvoient moins à un art inné de la chute qu’à l’habitude là encore archéologique de travailler avec de l’inachevé – que l’auditeur, rendu à sa dignité de créateur associé, a charge de compléter.

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