Saul Friedländer est déjà un historien reconnu de l’antisémitisme nazi lorsqu’il publie, à la fin des années septante «Quand vient le souvenir», un récit autobiographique qui le place au milieu de son sujet d’études. Il y raconte son histoire d’enfant juif caché dont les parents ne sont pas revenus d’Auschwitz, né dans une famille agnostique de Prague, converti par les religieuses françaises dont dépendait son salut, revenu ensuite, non à la foi juive qu’il n’a jamais possédée, mais à une identité qui en a fait un citoyen israélien, toujours critique, souvent expatrié mais durablement fidèle. Il a fallu près de quarante ans pour que vienne la suite, publiée en français cet automne sous le titre «Où mène le souvenir», une quête entreprise sous le signe de la mémoire.

Une mémoire sans majuscule

Celle qui flanche, d’abord: à 83 ans, l’auteur s’inquiète des mots qui ne reviennent pas, des trous qui se créent ainsi dans la continuité du récit intérieur, des plages oubliées qui réémergent au contraire à l’improviste, de ce que ces phénomènes présagent peut-être. Celle qui reste ensuite. Une mémoire sans majuscule, non sanctuarisée, mais toujours active au cœur des identités, des choix politiques et du travail historique.

Voyage à Saint-Gingolph

Tout commence par une mémoire niée, dont il ne reconnaît guère la présence derrière le choix de se consacrer, en 1963, à une enquête sur la politique juive de Pie XI qui lui conférera une célébrité controversée. Une mémoire assez présente toutefois pour provoquer des crises d’angoisses, motiver une psychanalyse où elle effleure parfois, puis l’amener un jour, après plusieurs années passées à Genève, où il enseigne à ce qui s’appelait alors encore l’Institut des hautes études internationales, à faire le voyage de Saint-Gingolph, où ses parents ont été refoulés vers la mort en novembre 1942.

Commission Bergier

Au voyage pieux succédera, plusieurs années plus tard, l’enquête historique lorsqu’il se voit chargé au sein de la Commission Bergier de codiriger le rapport consacré à la politique des réfugiés pendant le nazisme.

Les deux statuts, historien et victime, sont-ils compatibles? En refoulant la souffrance liée à son passé n’est-ce pas cette question qu’il a essayé de refouler? Il est brutalement renvoyé à cette question à l’occasion de la «querelle des historiens», dans les années 1980. Face à l’antisémitisme à peine voilé qui accompagne la mise en cause de sa position face à la Shoah, dont plusieurs historiens allemands s’efforcent de minimiser la portée, il est amené à y répondre clairement: la subjectivité des victimes n’est pas plus suspecte que celle des héritiers des bourreaux ou des témoins indifférents.

Identité nomade

La question, en quelque sorte, réglée, il n’évoque même pas les insinuations du même type qui ont ressurgi en Suisse au moment de la publication du rapport Bergier au début des années 2000. Il prolongera toutefois la réflexion ainsi entamée en faisant revivre la mémoire des victimes dans la somme qu’il publiera en 2008 sur l’Allemagne nazie et les juifs, à travers un recours abondant aux témoignages – lettres, journaux, souvenirs – dont la présence est conçue, non comme une illustration mais comme un élément central de l’explication historique.

Au moment de conclure, il revient sur la question complexe de l’identité. Faite de lieux et de langues qu’il a habités tour à tour, essentiellement nomade mais aussi définitivement juive, par décret historique en quelque sorte et, cette fois, sans mémoire d’une tradition qui lui demeure étrangère.


Saul Friedländer, «Où mène le souvenir», traduit par Jacques Dalarin, Seuil, 360 pages