Saul Williams, ses mots ont la taille du poing

Le poète américain vient à Cully, avant d’enfiler le rôle principal dans la première comédie musicale hip-hop sur Broadway. Portrait d’un rebelle à toute définition

Au bout du fil, il jubile. «Je viens aujourd’hui d’être engagé pour la première comédie musicale hip-hop sur Broadway. Je vais tenir le rôle principal, sur des textes de 2Pac.» Saul est à New York, à quelques souffles électriques du lieu où il est né il y a quarante-deux ans, il porte ces cheveux en tresses dressées dont on ne sait bien si elles forment un ensemble punk ou vaudou, et il découvre que toutes les passions de sa vie (le théâtre, le rap, la poésie) vont se trouver réconciliées un soir de l’été prochain sur une scène de Manhattan. On s’attendait à parler avec lui de son prochain concert, sa rencontre avec le saxophoniste David Murray, lors du Cully Jazz Festival. La conversation mènera bien plus loin.

Le charisme versifié de Saul

«Lorsque je tournais le film Slam, il y a plus de quinze ans, je visitais beaucoup de prisons. Et il n’y avait pratiquement aucune cellule où le portrait de 2Pac n’était pas affiché. Il est une sorte de saint rap.» 2Pac, Tupac Shakur, fils de militants au sein des Black Panthers, rimeur incandescent, assassiné en 1995 à 25 ans pour devenir une sorte de Che Guevara du rap, bandana sur le front et poétique bitumineuse. Saul Williams, né quelques mois après 2Pac, vient de là: la génération hip-hop, la soif inextinguible non seulement d’écrire mais aussi de dire.

Il a écumé les bars du slam naissant, cette discipline qui consiste à affronter la foule pour livrer ses vers. Il est devenu l’icône du mouvement après avoir tourné ce film, distingué à Cannes. Il a enregistré des disques qui se situent aux confluents des genres, musique blanche, musique noire, qu’importe, il a publié des recueils furieux, il est allé vivre à Paris quatre ans et il revient enfin, chez lui, pas plus apaisé mais une espèce de douceur carnivore dans le regard. Saul Williams est au début de sa vie. Au moment précis où la somme éparpillée des expériences accumulées tourne en destin.

C’était il y a quelques mois, à Port-au-Prince. Il était venu à l’invitation du poète haïtien James Noël pour assister à la première Foire internationale du livre. Un soir de déclamation, il était monté sur scène face à un public pour qui la langue anglaise était une vague connaissance. Il avait lancé un poème que l’on entendait déjà dans son premier album, Amethyst Rock Star, un ex-voto aux héros défunts, aux dieux animistes, aux légendes ordinaires, une longue liste extatique, avec sa voix, son phrasé qui se distingue en une syllabe. La foule s’est dressée, d’un coup, dans une clameur invraisemblable. Le charisme versifié de Saul.

Dans l’une de ses chansons plus récentes, «Black Stacey», il se disait enfant de Haïtien, il se disait «trop noir»: «J’ai toujours été le plus noir de mes camarades d’école. Ils se moquaient de moi pour cela. Ce sont mes grands-parents qui étaient Haïtiens. J’étais différent et le préjugé de couleur me paraissait encore plus important dans la communauté noire que partout ailleurs.» Dans la chanson en question, il ne se lamente pas des brimades, il rétorque aux plus clairs de peau: «Je vous ai toujours dit de ne pas vous vanter parce que votre arrière-grand-mère avait été violée par son maître.» A chaque fois, dans chaque salle où il a scandé cela, le public se prenait la phrase comme un coup dans le ventre.

Tête chercheuse

La poésie, chez Saul, n’est pas une discipline de salon. Mais une tranchée qu’il faut sans cesse creuser de peur qu’elle ne s’embourbe. En cela, il est proche de son mentor énervé, le poète Amiri Baraka, décédé en janvier. «Dans ma famille, le nom d’Amiri était aussi vénéré que celui de Malcolm X. Quand je l’ai rencontré, il disait que nous étions d’abord Noirs, avant d’être hommes ou femmes, avant quelque autre considération. Je comprends d’où il venait. A quel point il avait été important pour sa génération de revendiquer avec virulence une place pour les Afro-Américains. Mais notre génération, parce qu’elle bénéficie de ce combat, n’a plus ­besoin d’être aussi radicale. Je lui ai répondu: We now look at ­blackness in a myriad of ways, no longer in Amiri’s ways, il existe aujourd’hui des myriades de façons de considérer la noirceur, plus seulement la façon d’Amiri. Et nous sommes devenus amis.» Le jour de ses funérailles, Saul a lu un long texte pour Baraka, dont il avait joué la pièce Dutchman, adolescent.

Dans la salle, il y avait un saxophoniste, un partenaire de jeu de Baraka, David Murray. A la fin du texte, il est allé voir Saul. Il lui a dit qu’il ne pensait plus jamais travailler avec un poète après la mort de Baraka, mais qu’il venait de changer d’avis. «J’ai trouvé cela particulièrement étonnant qu’un jazzman vienne me proposer de tourner avec lui, je me considère comme un héritier du rap et je sais à quel point les hermétismes sont grands entre les genres. J’ai accepté notamment parce que je suis en train de mettre la dernière main à une comédie musicale que j’écris sur la relation entre Miles Davis et Juliette Gréco, à Paris. J’avais envie de passer du temps avec des musiciens de jazz.»

Ce qui frappe chez Saul, depuis plus de quinze ans qu’on le suit, c’est qu’il s’échappe. Il aurait pu devenir un acteur hollywoodien. Une star du rap. Ou même un nanti de la culture urbaine. Il est un adolescent affamé, une tête chercheuse, l’homme qui ne croit pas en des catégories qu’on a dessinées pour lui. Il est une bête de scène, surtout. Il ne prend pas la place d’Amiri Baraka ou d’Allen Ginsberg, ni celle de 2Pac ou de Biggie. Mais il est un fil tendu entre ces générations, sur cette route noire qui est devenue une route créole: la résolution des différends entre la culture académique et celle de la rue, une énergie capable sur la question de la race mais aussi du genre de redéfinir avec grâce les lignes. Saul bouge trop vite pour ceux qui voudraient le saisir.

Avant de raccrocher, il précise encore: «Je comprends qu’on continue de parler de musique noire, je comprends que le jazz, le blues, le rap proviennent du même monde. Mais ces musiques sont autant américaines qu’elles sont noires. Existe-t-il une démocratie noire et une démocratie blanche? Je ne crois pas qu’il soit très fécond de considérer les choses sous l’angle de la couleur.» Dresser le portrait de Saul Williams? Ne pas se contenter d’une seule définition.

David Murray Infinity Quartet, avec Saul Williams, ma 8 avril, 20h30. Cully Jazz Festival.

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