Changement de distribution. A Locarno vendredi, c'était la consécration des acteurs romands, dans le rôle de parrains du cinéma suisse. Entourant Pascal Couchepin, les deux récents intronisés ont précisé leurs intentions. Jean-Frédéric Jauslin, directeur de l'Office fédéral de la culture (OFC), veut «intégrer le cinéma dans l'ensemble de la culture», tandis que Nicolas Bideau, chef de la section cinéma de l'OFC dès le 1er octobre, espère augmenter la part de marché des films suisses.

«L'année passée, j'ai un peu animé la polémique», lance un Pascal Couchepin rigolard. On ne saurait dire moins. En révélant une crise larvée avec l'OFC, des propos du chef de l'Intérieur tenus durant le Festival de Locarno cuvée 2004 avaient conduit à la démission, deux semaines plus tard, de David Streiff, alors à la tête de l'OFC. Puis le responsable du cinéma, Marc Wehrlin, a quitté cette fonction pour devenir adjoint de Jean-Frédéric Jauslin. Nouveau casting cette année, auquel le conseiller fédéral veut «laisser plus d'espace», tout en assurant de l'appui du gouvernement: «En Europe, il n'y a pas de cinéma sans un soutien fort de l'Etat.» La ligne qu'il donne à ses troupes est de promouvoir un cinéma «qui concilie qualité et popularité».

C'est large. Nicolas Bideau explique. «J'ai pour habitude de juger un film en fonction du nombre d'entrées qu'il réalise, mais on ne peut se contenter de ce seul critère. Il y a des talents en Suisse. Nous devons nous concentrer sur nos meilleurs auteurs.» En finir donc avec le «saupoudrage», mot clé lancé dès sa nomination, ce qui signifie bien, ajoute-t-il, soutenir moins de films. Tout en augmentant «peut-être un peu» le plafond actuel pour les longs métrages, fixé à 1 million de francs. A titre d'exemple de ce cinéma d'auteur qui peut conquérir un public, il cite Tout un hiver sans feu, de Greg Zglinski, ou Strähl, de Manuel Flurin Hendry, pour la Suisse, les films de Gus van Sant, ailleurs. Une telle volonté de concentration des forces, modestes en comparaison internationale, renforcera le rôle de Berne dans la production, où la Confédération est déjà incontournable, avec la SSR. Jean-Frédéric Jauslin promet au passage que «le copinage sera évité à tout prix».

La profession semble prendre acte de ces propos liminaires, en restant dans l'expectative. Une hausse des crédits pour des projets à fort potentiel est réclamée depuis longtemps par les grands producteurs, ceux qui sont aussi très actifs dans les coproductions avec l'étranger. Toutefois, l'arrivée de Nicolas Bideau a été saluée, voire réclamée, par certains petits producteurs ou jeunes réalisateurs qui auraient pourtant tout à craindre de telles déclarations d'intention. Dans ce cas, c'est plutôt l'exigence d'un changement général d'état d'esprit qui motive cet enthousiasme.

Pour l'heure, le nouveau responsable laisse les portes encore grandes ouvertes. Les régimes d'encouragement devront être renouvelés au 1er janvier prochain, et c'est là que des changements pourraient intervenir. La répartition entre les aides sur dossier, analysées par des collèges d'experts, et les appuis automatiques (au nombre d'entrée) qui représentent environ 20% de l'effort fédéral, est «correcte», selon Nicolas Bideau. Il s'interroge en revanche sur le système des collèges, qui comptent aujourd'hui trois membres par domaine, fiction, documentaire, télévision, premiers films et relève…

Le nouveau responsable juge «intéressant» le modèle français, qui comprend deux étapes de sélection, tout en examinant aussi la pratique belge qui distingue seulement fictions et documentaires, qu'il s'agisse de productions télé ou cinéma. De quoi nourrir les discussions dans les salons des hôtels de Locarno, et sur les terrasses. En aparté, Jean-Frédéric Jauslin relève qu'il rencontre une profession «où le sentiment de l'intérêt général n'est pas toujours très bien compris», mais il se dit confiant sur la suite des négociations. Lundi, en marge du festival, la SSR renouvellera sa participation au «pacte de l'audiovisuel» qui la lie à l'OFC pour la production des films, selon un modèle complexe.

But de ces réformes en gestation, «donner une image au cinéma suisse, qui n'en a pas. Pour les jeunes, il ne veut pas dire grand-chose», lance Nicolas Bideau. Il s'aventure alors sur le terrain des chiffres pour affirmer qu'il est «possible» de faire monter la part de marché des films suisses dans le pays, afin qu'elle atteigne «entre 5 et 10% dans les quatre ans». Elle est actuellement de 2 à 4% en Suisse alémanique, variant beaucoup selon les années enrichies par un gros succès comme Achtung Fertig Charlie, ou celles qui en sont privées.

En Suisse romande, cette audience ne dépasse pas 1%. Les responsables romands auront du pain sur la planche dans leur propre région. En sus, ils espèrent que les films ainsi soutenus feront de meilleures carrières à l'étranger. Sur ce point, Pascal Couchepin relève que la Suisse entrera dans le programme Média de l'Union européenne en janvier 2006. Ce système d'aide aux coproductions impliquant des acteurs et techniciens de plusieurs pays offrira de nouvelles perspectives aux producteurs helvétiques.