Tout commence par la fin. «La fille est nue, elle flambe, elle incendie la cage d’escalier. Sa chevelure comme une queue de renard.» A son père, sidéré, elle lance: «Je vais me marier, éclore, je vais me marier, donne-moi une livre […] nous ferons avec les oiseaux une race d’immortels.» Et puis, elle saute. Sonia Araquistáin avait 23 ans. C’est la fin, c’est la mort, mais c’est aussi le début, le début du livre ou d’un rêve de liberté comme l’indique le titre programmatique de ce court roman de David Bosc, emprunté à un poème de Mandelstam, Mourir et puis sauter sur son cheval.

David Bosc a déjà fait le portrait d’un peintre, Gustave Courbet (1819-1877), dont il a raconté, dans La Claire Fontaine (Verdier, 2013), l’exil forcé en Suisse, après la Commune de Paris; l’exil et puis la mort, puisque l’homme vit ses derniers mois au bord du Léman à La Tour-de-Peilz. La vie et la mort intimement liées déjà dans La Claire Fontaine, liées par un récit et dans une langue qui dit l’urgence de profiter de tout instant, de se nourrir de tout, de dévorer l’existence, la nature, le besoin impérieux de vivre, de créer, d’écrire, aussi. La Claire Fontaine avait valu à David Bosc – éditeur chez Noir sur Blanc à Lausanne et déjà auteur de deux romans (Milo, Sang Lié, Allia) – une sélection pour le Goncourt 2013, puis le Prix Marcel Aymé, le Prix Thyde Monnier ainsi qu’un Prix suisse de littérature.

Fait divers

Mourir et puis sauter sur son cheval est parent de La Claire Fontaine. A la source du roman, voici de nouveau un personnage historique dont le destin a frappé l’auteur: Sonia Araquistáin, la fille de l’ambassadeur d’Espagne à Londres, une jeune artiste, qui se suicide au mois de septembre 1945 à l’âge de 23 ans. Quelques coupures de presse, dont certaines reproduites par David Bosc, relatent ce fait divers, dont le romancier a trouvé la trace dans les carnets d’un poète et chroniqueur surréaliste, Georges Henein. Cet ancrage dans le réel, dans La Claire Fontaine comme dans Mourir et puis sauter sur son cheval, donne lieu à l’écriture.

Les deux livres se regardent en miroir. Le peintre vieillissant, trop gros, jouisseur, fait face à une jeune femme, fantasque, artiste; la mort ferme La Claire Fontaine tandis qu’elle ouvre ce roman-ci. Mais Sonia comme Gustave Courbet sont tenaillés par une passion commune, aussi intense et intransigeante pour l’un que pour l’autre: l’amour de la liberté. C’est elle qui provoque l’exil en Suisse de Courbet et qui dicte ses dernières années, c’est elle qui, trop pleine, trop absolue, mène au suicide la jeune Espagnole.

Femme-hirondelle

Pour inventer la vie de Sonia, David Bosc se jette dans l’imaginaire. «[…] vraiment, je ne sais d’elle à peu près rien, des bribes», «fantaisies, brûlures de contes pour enfants». Et le voilà néanmoins parti au galop dans le monde intensément poétique de Sonia. Il imagine un journal intime, qui forme l’essentiel du roman: lectures, errances dans Londres scarifiée par la blitzkrieg, dessins, solitude peuplée de quelques hommes de hasard, intrigants, à la langue bizarre comme ce Hongrois, ou tatoués, comme ce soldat canadien. Des animaux aussi, beaucoup d’animaux dans l’univers de Sonia, qui se sent chrysalide, qui se peint, en une hallucinante performance solitaire à l’encre de Chine noire, des fourmis sur tout le corps: «Tout à trac, j’ai révélé à Martínez Ndal l’étendue de mes pouvoirs, je lui ai même parlé du reptile, de la gazelle, de la femme-hirondelle. Sa tête, lorsque je lui ai dit que je pouvais voler, que tout allait changer!» Et, plus loin: «Oiseaux, papillons, lucioles, les cils en battements d’ailes».

Orages et fleuves

David Bosc nourrit Mourir et puis sauter sur son cheval, nourrit les notes délirantes et belles de Sonia, de sa langue extraordinairement vive et riche, précise, énergique et libre. Elle éclate de couleurs, élémentaire et forte: «Je m’habille de brun-violet, qui est le mélange de couleurs des enfants, des fleuves, des orages.»

Le devenir animal de Sonia, qui se rêve en chimère, ses errances, ses longues promenades dans Londres au hasard des inconnus qu’elle suit, l’ombre du poète Georges Henein qui fut l’ami de Breton, convoque l’esprit surréaliste dans ces pages intenses. Et ce feu qui brûle n’est pas sans jeux, ni sans humour. Sonia et David Bosc s’amusent, irrévérencieux, du vieux Freud et de son interprétation des rêves. En le lisant, Sonia est saisie, dit-elle, par l’«impression de visiter une capitale des antipodes sous la conduite d’un fonctionnaire de l’administration coloniale». Un livre brûlant, pour cette rentrée d’hiver.