La carrière de Depeche Mode est émaillée de malentendus, de rumeurs et de fausses pistes. A croire que le groupe de Basildon, banlieue proprette de Londres, a cultivé avec attention et calcul l'ambiguïté et le malaise au cours de son aventure musicale. Le nom même de la formation pop induit à l'erreur. En reprenant le titre d'un magazine de mode français, Martin Gore, Dave Gahan, Andrew Fletcher et Vince Clarke tenaient sans doute à se distinguer de la vague des groupes techno-pop du moment en se parant de l'aura classieuse et un rien prétentieuse d'une Europe vécue comme un fantasme. Depeche Mode pour rapidité, futilité et élégance fugace.

Si ces trois termes caractérisent en partie les débuts du groupe, sa période «light», ils ont par la suite induit en erreur un grand nombre d'amateurs de musique. Classés dans le troupeau frisottant des garçons coiffeurs poudrés, les quatre musiciens ont essuyé les sarcasmes des fans de rock, qui ont longtemps ignoré le talent de mélodiste du compositeur du groupe, pour ne s'attarder que sur une image gentillette et neuneu. C'est qu'au début des années 80, les chapelles du rock sont fermées à double tour. Parler d'électronique est encore blasphématoire. Considérer cette musique comme le produit d'une culture tient du sacrilège. Malgré les anathèmes des puristes, Depeche Mode et ses copains de salon squattent le haut des hit-parades. Les mélodies sucrées et les rythmes doucement robotiques de la techno-pop séduisent le grand public. En plein triomphe thatchérien le morceau Just Can't Get Enough est taxé d'hymne consumériste. Fausse analyse. Ce premier véritable tube du groupe est une chanson d'amour sur la passion dévorante. Dès 1983, Depeche Mode se singularise en mariant pop électronique et discours plus social et politique. Get The Balance Right s'attaque au rêve matérialiste de la génération yuppie, alors que le très lyrique Blasphemous Rumours met en question l'existence de Dieu. Progressivement, la plupart des succès du groupe s'éloignent du format de la chansonnette romantique facile. Une image qui pourtant, dix-sept ans après la création de la formation, reste collée au répertoire de Depeche Mode. Un répertoire marqué par une mélancolie souvent maladive et un besoin de faire sauter les barrières tant sociales, sexuelles que musicales.

En 1984, les quatre Anglais gravissent les marches des hit-parades avec la chanson Master And Servant. Si cette chanson explore le sadomasochisme de manière certes naïve, reste qu'elle marquera l'imaginaire d'une génération et que bien des ados adopteront le look cuir de Prisunic de Martin Gore, le compositeur et l'âme du groupe. Depeche Mode mûrit, se durcit. Sa pop subit le mitraillage de percussions métalliques. Une partie du groupe s'établit à Berlin, capitale alors du rock industriel. Peu après, le groupe conquiert les Etats-Unis, devient le premier groupe électronique à remplir des stades comme celui de Pasadena. Les Anglais y jouent devant plus de 100 000 personnes. Dans une Amérique vouée au culte de la country et du rock binaire, Depeche Mode ouvre alors des brèches pour toute une vague de groupes comme Front 242, Nine Inch Nails et les futurs groupes techno.

Au summum de la gloire à la fin des années 80, le groupe décide soudain de prendre une orientation plus rock et flamboyante. Le son du groupe s'étoffe, des guitares apparaissent, lourdes et parfois graisseuses. David Gahan, le chanteur charismatique du groupe, s'engage alors dans une quête suicidaire et malsaine, cherchant dans les dérèglements et les abus de toutes sortes une solution à sa passion pour les icônes noires du rock. Si Depeche Mode s'engage alors dans une période de troubles intérieurs, les compositions du groupe deviennent de plus en plus denses et sophistiquées. En 1989, le quatuor sort Violator, peut-être son plus remarquable album à ce jour. La presse rock bien-pensante découvre avec ce disque mélancolique et raffiné un groupe au lyrisme rare. Un groupe qui album après album explore sans fard ses faiblesses, ses doutes, ses dysfonctionnements. Les textes de Martin Gore, pour simplistes qu'ils puissent paraître, évoquent les malaises de toute une jeunesse. Reprises en chœur lors de concerts qui deviennent des cérémonies, ces paroles écrites souvent à la première personne créent entre le public et le groupe une complicité rare dans le domaine de la pop. Hors scène, le groupe est en charpie. Dave Gahan a quitté la Grande-Bretagne pour la Californie, où il brûle ses royalties dans une course-poursuite à la mort, consommant des quantités démentes d'héroïne. Paradoxalement, c'est au plus fort de cette crise que la formation anglaise voit son statut changer. Alors que la plupart des groupes des années 80 ont disparu ou se sont perdus dans une course frénétique au succès et à la facilité, Depeche Mode devient un groupe de référence non seulement pour les musiciens électroniques. De Air aux Smashing Pumpkins, de Tricky à Hole, toute une génération d'artistes reconnaît l'héritage des Anglais.

Si ce revirement d'opinion doit beaucoup à la qualité des chansons écrites alors par Martin Gore, il s'explique sans doute aussi par l'image profondément humaine d'un groupe au bord du gouffre. Plus son architecture musicale se complique et se perfectionne, plus le groupe exhibe ses veines meurtries. En 1994, la tournée de Depeche Mode se termine dans le chaos. Quelques mois plus tard, Dave Gahan échappe à une overdose.

Et puis, soudain, comme une rédemption. L'année passée, la formation réduite à un trio sort Ultra, son disque le plus sombre et flamboyant. Un album qui, bien qu'écrit par Martin Gore, colle au parcours suicidaire du chanteur Dave Gahan. Variation musicale autour du vide, de l'incommunicabilité et du rachat, cet opus se termine pourtant sur une note positive. «The fire still burns»: «Le feu brûle encore», révèle Martin Gore dans Insight le titre qui clôt cet album bilan. Seule valeur à la porte de la folie et de la mort, la foi et l'amour, thème principal du groupe tout au long de sa carrière. Sous ses frusques de figaro boudeur, d'apprenti sadomaso ou d'Elvis Presley fin de siècle, Depeche Mode cache un cœur de groupe romantique par excellence. Mystique et enflammé.