Nombre d'historiens, d'archéologues, de latinistes, dit-on, ont trouvé leur vocation dès leur enfance dans la lecture passionnée des aventures d'Alix, ce jeune Gallo-Romain protégé de César, créé en 1948 par Jacques Martin. Véritable monument de la bande dessinée franco-belge, cet Alsacien âgé aujourd'hui de 85 ans a su faire revivre l'Antiquité avec un souci de rigueur historique constant et la verve d'un romancier de l'image (Flaubert et Salammbô l'ont marqué), en fascinant des générations d'adolescents.

Au point, par exemple, d'avoir incité sept élèves d'un petit collège d'Alsace à aller bien au-delà de leur programme scolaire pour mener à bien la traduction en grec ancien d'un des albums d'Alix, L'Enfant grec, paru en 1988 chez Casterman, après avoir été révisé par des spécialistes. L'idée leur était venue peut-être à la lecture de la traduction en latin du Fils de Spartacus, en 1983. Les deux albums sont toujours disponibles, et ont été rejoints depuis par des traductions d'Astérix. En bande dessinée aussi, les humanités se portent bien...

Alix et son ami égyptien Enak ont fait le tour de la Mare Nostrum, poussé aux confins du monde connu, en Chine, en Afrique noire, au cœur de la Germanie. Les héros fictifs s'insèrent dans l'Histoire avec un grand H, entre la défaite de Crassus contre les Parthes, les intrigues de Pompée et la conquête des Gaules par César. L'effet de réel joue à plein, la reconstitution de cette Antiquité à la fois rêvée et documentée est saisissante: «Les aventures d'Alix sont l'exact reflet des progrès de l'archéologie contemporaine», lira-t-on dans le catalogue d'une exposition à la Sorbonne.

En 1952, Alix est rejoint par son alter ego contemporain, l'intrépide journaliste Guy Lefranc, confronté à un apocalyptique chantage nucléaire dans La Grande Menace, qui restera le best-seller de Jacques Martin (à la colère d'Edgar P. Jacobs, qui lui reprochera d'avoir empiété sur les plates-bandes de Blake et Mortimer). Un quart de siècle plus tard, la machine s'emballe, et Martin, boulimique raconteur à l'imagination débordante, commence à multiplier les séries historiques (et les conflits avec ses éditeurs) pour concrétiser les dizaines de scénarios qu'il a toujours en tête, en confiant leur dessin à une myriade de jeunes collaborateurs.

Successivement apparaissent Jhen (Moyen-Age), Arno (Premier Empire, avec André Juillard), Orion (Grèce de Périclès), Kéos (Egypte de la XIXe dynastie), Loïs (Grand Siècle, sous Louis XIV). En parallèle, Martin crée Les Voyages d'Alix (d'Orion, dans un premier soubresaut éditorial), ouvrages d'illustrations didactiques sur les architectures et les costumes du passé, au graphisme inégal, mais parfois somptueux, et toujours appuyés sur une documentation et une érudition considérables.

Cet automne, on célèbre les soixante ans de carrière graphique de Jacques Martin, et le cap de la centaine d'albums. L'accélération est frappante: 16 livres, d'Alix et de Lefranc, sont sortis les trente premières années, 82 titres ont déferlé pendant les trente ans suivants (sans compter quelques sorties de récits de jeunesse, jusque-là inédits en livres).

Malheureusement, cette profusion s'accompagne d'une descente aux enfers. Les séries de Martin sombrent progressivement dans une médiocrité désolante, quand on songe aux chefs-d'œuvre qui avaient marqué leur époque, comme La Griffe noire, Le Sphinx d'or ou Les Légions perdues pour ne citer que ces titres. Atteint par le poids des ans et une maladie des yeux qui l'empêche petit à petit de dessiner, l'auteur livre des scénarios anémiques ou incohérents à des dessinateurs qui ne parviennent pas à capter le dosage magique de la ligne claire du maître, nourrie d'Ingres, de David et de la statuaire grecque, empreinte de classicisme hiératique un brin emphatique, de compositions savantes et d'académisme incarné.

Même si Alix reste parmi les grands succès, le public finit par réagir et les ventes s'érodent, tombant de moitié, en gros de 200000 à 100000 albums à la nouveauté, affectant aussi le fonds des anciens titres. Pour redresser la situation, les Editions Casterman ont décidé de lancer une opération de sauvetage de ce patrimoine en péril et ont obtenu un accord avec Jacques Martin, qui a fini par accepter de lâcher les rênes (voir ci-dessous).

De nouvelles équipes sont constituées et, pour célébrer à la fois cette reprise en main et les soixante ans d'activité de Martin, quatre titres sortent coup sur coup, à la manière d'un manifeste: C'était à Khorsabad marque un changement dans la continuité des aventures d'Alix; Le Maître de l'atome, le nouveau Lefranc, renoue avec les années 1950; et deux (presque) fac-similés d'éditions anciennes viennent faire le lien avec cet âge d'or.

Les lecteurs n'ont pas boudé: C'était à Khorsabad s'est d'emblée inscrit au troisième rang des meilleures ventes de bande dessinée. Derrière Titeuf et Lucky Luke.