épopée

Le sauvetage des trésors du Prado

Evacuées de Madrid dès la fin 1936, les œuvres du Prado sont à Genève le 14 février 1939 à la veille de la victoire de Franco qui fera de l’exposition de 174 toiles dans les salles du Musée d’art et d’histoire une opération de propagande

D ans la nuit du 13 au 14 février 1939, un train entre en gare de Genève. Il transporte 1868 caisses qui contiennent les trésors de l’un des plus prestigieux musées du monde, le Prado de Madrid, et ceux de quelques autres grandes institutions culturelles espagnoles. Ces caisses sont remises à ­Joseph Avenol, le secrétaire de la Société des Nations (SDN), dont elles vont bientôt rejoindre le siège. Cette évacuation sans précédent a été rendue possible grâce à l’action d’un comité international constitué par les responsables du Louvre, de la National Gallery, du Metropolitan Museum de New York et d’autres grands musées européens (sauf ceux d’Allemagne et d’Italie); et grâce à la volonté des autorités républicaines espagnoles qui ont signé un accord d’évacuation avec le comité dans la ville de Figueras en Catalogne, pas loin de la frontière française.

Trois mois et demi plus tard, les héros de ce sauvetage sont évincés; les représentants de l’Espagne républicaine sont remplacés par les émissaires du nouveau chef de gouvernement, le général Franco. Et les membres du comité international ne seront pas invités à l’inauguration d’une exposition inouïe qui attirera près de 400 000 visiteurs au Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) du 1er juin au 31 août. Cette affluence est sans précédent. Elle donne la mesure de l’événement. On vient de partout pour voir dans la cohue les 174 peintures du Prado qui occuperont durant trois mois ­toutes les salles des collections permanentes du MAH pendant qu’une partie de ces dernières est déplacée au Musée Rath. Le lendemain de la fermeture, le 1er septembre, les troupes nazies ­envahissent la Pologne. Le 3 septembre, l’Angleterre et la France déclarent la guerre à l’Allemagne.

Cette exposition des trésors du Prado à Genève est le terme d’une épopée que raconte une exposition en plein air sur la promenade Saint-Antoine à quelques pas du MAH, après qu’elle a été présentée sur le Paseo del Prado à Madrid en 2010 pour commémorer le 70e anniversaire de ce sauvetage.

L’exil des chefs-d’œuvre du Prado commence quelques mois après le début de la guerre d’Espagne. En juillet 1936, l’armée se ­rebelle contre le gouvernement républicain élu et tente un coup d’Etat qui échoue. La guerre civile commence, une guerre où les forces rebelles vont prendre le dessus par la puissance de l’aviation, que soutiennent l’Allemagne et l’Italie en hommes et en équipements. Le bombardement de la ville basque de Guernica est resté célèbre grâce au tableau que Picasso exécute pour le pavillon de l’Espagne républicaine à l’Exposition universelle de 1937 à Paris (Picasso fut d’ailleurs nommé symboliquement directeur du musée madrilène en septembre 1936). Le bombardement du Prado est moins connu, d’autant plus qu’il a toujours été nié par les autorités franquistes malgré les photographies et les documents qui témoignent des neuf bombes incendiaires lâchées par leur aviation sur le musée et des trois bombes des grandes puissances tombées tout près du bâtiment le 16 novembre 1936.

Face à la force aérienne de l’ennemi, les républicains ont déjà pris des précautions; ils protègent certaines œuvres de l’espace public et renforcent des bâtiments. Ils décident d’évacuer les trésors du Prado le 5 novembre. Les premiers convois partent pour ­Valence le 10 et le 21 novembre, puis en décembre et en janvier. L’évacuation se poursuivra en 1937. Et en 1938, vers Barcelone et Carthagène. Selon le principal artisan de la protection du patrimoine culturel espagnol pendant la guerre civile, le peintre républicain Timoteo Pérez Rubio, qui ­finira ses jours au Brésil, «le gouvernement avait pris la décision que les œuvres d’art le suivraient partout». Comme si le patrimoine culturel national de l’Espagne devait rester auprès de l’autorité légale, comme s’il signifiait à la fois l’unité du pays et la légitimité du pouvoir. La suite montrera que ce fut l’un des enjeux essentiels de l’évacuation vers Genève et de l’exposition au MAH.

En décembre 1938, l’armée franquiste envahit la Catalogne. Le gouvernement se replie au nord de la région, dans la ville de Figueras, avec les œuvres du Prado. Il lance un appel à l’aide pour la protection de ce patrimoine. Le secrétaire de la SDN demande alors l’intervention d’un «Comité international pour la sauvegarde du trésor espagnol» qui vient d’être créé à l’initiative du peintre Josep Maria Sert, auteur des fresques de la salle du conseil au Palais des Nations à Genève.

Après des négociations épineuses sur les questions de propriété, d’inaliénabilité et de restitution, un accord est signé le 3 février sous les bombes. Le transport en camions vers la frontière française commence immédiatement à travers les Pyrénées. Les œuvres sont en gare de Perpignan le 12; elles sont à Genève après deux jours de voyage par train. Puis elles sont transportées vers le Palais des ­Nations accompagnées par les représentants du gouvernement républicain et du comité international.

Pendant ce temps, l’offensive franquiste se poursuit. La Catalogne est occupée. Des centaines de milliers de réfugiés fuient vers la France où ils sont internés dans des camps. Fin février, le pouvoir du général Franco est reconnu par plusieurs pays dont la France et le Royaume-Uni. Les troupes républicaines se rendent le 26 mars. Tout est fini au début du mois d’avril. Et les trésors du Prado sont encore dans les bâtiments de la SDN à Genève.

L’accord de Figueras stipule «l’engagement de ne rendre, le jour où la paix sera rétablie en Espagne, les œuvres et les objets d’art confiés au secrétaire général de la Société des Nations, qu’au gouvernement de l’Espagne pour rester le bien commun de la nation espagnole». Est-ce la paix? Est-ce encore ou déjà la guerre?

Très vite la légitimité change de camp. Le 30 mars, les œuvres sont restituées formellement par un acte protocolaire à l’ambassadeur de Franco à Berne. Les franquistes exigent qu’elles soient immédiatement sorties des locaux de la SDN, une institution qu’ils détestent puisque la République y a fait valoir ses droits depuis 1936 – ils la quitteront officiellement le 8 mai. La Ville de Genève met des locaux à disposition des émissaires franquistes. Et le retour s’organise sous l’autorité du nouveau gouvernement. Les premiers transports ont lieu le 9 mai, puis le 16 juin. Entre-temps, le comité international entreprend des démarches pour que soit organisée une exposition qui permette de rembourser les frais du sauvetage. Le gouvernement de Franco refuse mais la concède à la Ville de Genève et au MAH car il veut faire oublier la cruauté effroyable de la guerre civile et montrer un nouveau visage.

L’exposition aura lieu après des discussions ardues sur le choix des tableaux. Les responsables du MAH souhaitaient présenter les écoles nationales européennes des primitifs au XIXe siècle. Les émissaires de Franco s’y opposent et ­sélectionnent uniquement des tableaux espagnols postérieurs à la reconquête de 1492. Il y aura un compromis: l’art espagnol, y compris les œuvres exécutés par des artistes étrangers pour la cour d’Espagne comme Titien, y compris les primitifs liés au royaume comme Jérôme Bosch ou Van der Weyden. C’est un spectacle fabuleux où se pressent les visiteurs dans une ambiance de «drôle de paix», car la rumeur de la guerre enfle.

Les émissaires du nouveau gouvernement jouent les défenseurs du patrimoine et de la grandeur espagnols, ils nient systématiquement les bombardements sur le Musée du Prado et mettent l’accent sur les exactions que les républicains ont accomplies au tout début de la guerre civile, avant que le gouvernement légal ne mette sur pied un comité de défense et de protection du patrimoine. Cette propagande laissera des traces.

Le sauvetage des trésors du Prado servira cependant de prototype logistique aux évacuations des musées au début de la ­Seconde Guerre mondiale, en Angleterre et en France notamment. Il servira aussi à l’élaboration de la Convention de La Haye sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé qui sera adoptée par l’Unesco en 1954. Mais, sur le moment, face aux splendeurs des Vélasquez, des Zurbarán, des ­Ribera ou des Goya, l’Espagne fasciste est restaurée dans sa grandeur éternelle et le calvaire des républicains jetés sur les routes de l’exil est oublié malgré les protestations de la gauche genevoise. A quelques semaines de la conflagration mondiale, les visiteurs affluent à Genève et sont une manne pour l’industrie du tourisme. L’exposition de 1939 innove avec un accrochage aéré sur un seul rang (peu courant à l’époque) et elle scelle une fois de plus les liens entre l’art et le pouvoir pendant que les amateurs goûtent, très provisoirement, aux délices de la paix et de la contemplation.

Arte salvado. Promenade Saint-Antoine, Genève. Exposition en plein air sur le sauvetage du patrimoine espagnol pendant la guerre civile. Ouverte tous les jours jusqu’au 29 mai 2011.

C’est un spectacle où se pressent les visiteurs dans une ambiance de «drôle de paix»

Le lendemain de la fermeture de l’exposition, les troupes nazies envahissent la Pologne

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