Enchères

Pourquoi le «Sauveur du Monde» de Léonard de Vinci risque d'être vendu à perte

L’oligarque russe Dmitri Rybolovlev cherche à se séparer du joyau de sa collection, acquis notamment via le marchand d’art genevois Yves Bouvier. Les enchères pour cette toile signée Léonard de Vinci devraient débuter à 100 millions de dollars – bien en-dessous de son prix d'achat en 2013

Le «Salvator Mundi» (Sauveur du Monde) est un tableau d’une rareté exceptionnelle. C’est la dernière des toiles de Léonard de Vinci encore en mains privées. Propriété du milliardaire russe Dmitry Rybolovlev, c’est aussi l’une des pierres angulaires de la discorde qui l’oppose au Genevois Yves Bouvier. Cette œuvre majeure, représentant sur un panneau de noyer le Christ-Roi, est mise aux enchères le 15 novembre prochain à New York. La vente est organisée par Christie’s.

Lire aussi: Affaire Bouvier contre Rybolovlev: tout comprendre si vous avez raté le début

Ce joyau de la collection Rybolovlev pourrait être adjugé à plus de 100 millions de dollars. Un chiffre aussi décoiffant que le récent transfert du petit prodige du football français, Kylian Mbappé, pour l’heure prêté par l’AS Monaco – un club présidé par l’oligarque russe – au Paris SG avec une option d'achat de 180 millions d'euros. Normal, estime estime le Genevois Loïc Gouzer, co-président des départements d’art post-seconde guerre mondiale et contemporain pour la zone Amériques de Christie’s: «Le «Salvator Mundi» est la plus grande révélation de ces deux derniers siècles.»

Une toile en tournée mondiale

La légende de la dernière peinture retrouvée de Léonard de Vinci est rocambolesque. Perdue pendant 137 ans, l'oeuvre est réapparue mystérieusement, puis vendue pour moins de 600 francs avant d’être finalement authentifiée. «Il s’agit avant tout d’un tableau trophée, ayant appartenu à plusieurs rois, unique et inestimable car réalisée par un artiste capital, assure Loïc Gouzer. Lorsque sa mise en vente a été annoncée, notre site a enregistré plus de visites en deux jours que sur ces deux dernières années.»

Pour faire monter les enchères à grand spectacle du 15 novembre, le «Sauveur du Monde» a fait une tournée mondiale. Il a été présenté à New York et à Hong Kong. Son périple est aussi passé par San Francisco et Londres, avant de regagner Manhattan. «Des musées très importants rêvent déjà de l’acquérir, assure Loïc Gouzer. Pour le voir l’espace de 10 secondes, les curieux et les potentiels acheteurs ont patienté dans des files d’attente de plusieurs dizaines de mètres, en dehors du bâtiment d’exposition.»

Chapitre douloureux

L’histoire mouvementée du Sauveur nous replonge au cœur du plus gros scandale à avoir ébranlé le marché de l'art ces dernières années. Le tableau a été cédé en 2013, pour 83 millions de dollars, à Yves Bouvier. Trois jours plus tard, ce dernier revendait la peinture à Dmitri Rybolovlev, pour 127,5 millions de dollars. Une différence tarifaire de plus de 40 millions qui a déclenché une bataille juridique toujours en cours, l'oligarque accusant le Genevois d'avoir copieusement surfacturé le tableau.

L’acheteur qui paiera trop cher ce tableau que personne ne veut, sera considéré comme un "pigeon" et sera la "risée" du marché de l’art et perdra toute crédibilité

Yves Bouvier

Pourquoi Dmitri Rybolovlev cherche-t-il aujourd’hui à se séparer de la pièce maîtresse de sa collection personnelle? Une manœuvre pour démontrer qu’il l’a payée trop cher et que sa valeur d’achat ne correspondait pas au prix du marché, selon plusieurs initiés. Contacté, Sergey Chernitsyn, responsable du family office de l’oligarque russe, résume la situation ainsi: «Cette vente doit mettre un terme à un chapitre très douloureux pour la famille Rybolovlev. Il ne s'agit que d’une des 38 toiles incriminées, la quête de justice se poursuit.»

Lire aussi: Yves Bouvier imagine son avenir dans les Ports francs

Lors de la soirée du 15 novembre, une autre œuvre mythique sera proposée à la vente: «Sixty Last Suppers», la dernière toile du maître du pop art Andy Warhol, réalisée peu avant sa mort, d’après le tableau de Léonard de Vinci. Un mélange de genres et d’époques, voulu par Loïc Gouzer. «Nous avons approché, de manière proactive, le propriétaire du «Salvator Mundi». L’idée de la vente vient de nous», indique la cheville ouvrière du coup médiatique de Christie's.

Une lourde restauration

La peinture du maître de la Renaissance, qui a ressurgi en 2005, était en piteux état. Après avoir subi une très lourde restauration – seules les mains du Christ étaient préservées, le reste a été largement reconstruit –, l’oeuvre avait tout de même été estimée initialement à 200 millions de dollars.

Un prix qu’Yves Bouvier avait à l’époque jugé disproportionné, quand bien même Dmitri Rybolovlev aurait été prêt à s’offrir la toile pour 190 millions. C’est en tous les cas ce qui ressort d’un échange de courriel, datant de mars 2013 entre les deux hommes, et que Le Temps s’est procuré.

Mise en garde du marchand d’art genevois

«La décision d’acheter ce tableau doit être pour son plaisir et sa beauté […] Il est important de ne pas considérer cet achat comme un investissement très qualitatif et il ne le deviendra jamais, mais comme un plaisir personnel […]», écrivait en 2013 le marchand d’art genevois.

Et ce dernier de conclure: «L’acheteur qui paiera trop cher ce tableau que personne ne veut, sera considéré comme un «pigeon» et sera la «risée» du marché de l’art et perdra toute crédibilité […] Si, malgré cela, l’envie d’un «coup de folie» reste et s’il y a toujours un intérêt pour ce tableau, je maintiens qu’il faut éviter que l’on pense que c’est un oligarque qui est intéressé.»

Publicité