Musique

Savage en miroir d’une Amérique noire exténuée

Protégé de Drake, le rappeur noie sa dépression dans un hédonisme désabusé. Ici, l’émotivité est un luxe hors de portée. En deux albums sortis l’an dernier, il a imposé Atlanta en nouvelle capitale hip-hop

Sur son front, 21 Savage a tatoué «Death Before Dishonor» («la mort avant le déshonneur»), hommage à son oncle et à deux amis assassinés par balles. Entre ses yeux, une dague: tribut à son frère tué en prison à l’arme blanche. Sur son corps, six cicatrices, souvenirs de tirs essuyés dans un ghetto d’Atlanta. Shayaa Bin Abraham-Joseph n’a rien d’un rigolo. A 25 ans, son existence a essentiellement été rythmée par les fusillades et les disparitions. Deuil, angoisse, prostration hantent ses chansons. Un rap-documentaire réaliste, privé d’espoir, nourri d’anxiolytiques et d’où surnage un flow traînant jusqu’à l’intolérable. Bienvenue en enfer.

Pour être honnête, on n’avait pas vu arriver 21 Savage, malgré le raffut que fit à sa publication Savage Mode (2016), mixtape d’outre-tombe réalisée par Metro Boomin (Migos, Travis Scott, etc.). Rage orgueilleuse, tristesse insurmontable, fébrilité combative et cette langue je-m’en-foutiste alanguie jusqu’à l’étrange: le gosse de Decatur, banlieue sinistre à l’est d’Atlanta, présentait à l’Amérique post-Obama le visage odieux qu’elle ne voulait pas voir. «On est maudit, et le monde nous déteste», rappait-il, contant dans une langue crue, dépassionnée, l’enfance passée «dans des rues sans cœur», une vie d’homme «traité en esclave, puis jeté en cellule». La détresse d’une existence traversée sans bonheur «car le perdre ferait trop mal».

«Je vois des cadavres»

S’attacher? On hésitait, d’abord. D’accord, la langue insomniaque avec lequel le «Slaughter King» offrait ses récits hyperréalistes cognait l’estomac comme peu d’autres. D’accord aussi, ce rap délivré par un survivant repenti contraint à l’opothérapie collait à la peau et hantait longtemps, en parfum vénéneux. Mais voilà, on se méfiait. Cela parce qu’au cours des années passées, au gré de courants et figures innombrables, le hip-hop nous avait tant trompés, faisant passer des déballages opportunistes pour d’authentiques pénitences, des voyous seulement motivés par une mise vite raflée pour des héros surgis des sous-sols…

Alors cette fois, pas question de s’emballer. D’autant que bientôt 21 Savage s’affichait aux côtés de Drake sur le single «Sneakin’» (2016). Une petite chose crâneuse qui célèbre sans l’enrichir le vestiaire homologué du rap gangsta (fric, bagnoles rutilantes et filles faciles) et puise sans les rénover ses lignes dans la trap – phénomène identitaire et courant musical fait de rimes minérales posées sur tempo lent, basse pachydermique et caisse claire affolée. Là, on laissait les plus sceptiques demander: est-on encore crédible quand on s’arrache du «ghetto» pour traîner avec «Drizzy», prince intouchable du R’n’B? Pour réponse, 21 Savage arrachait des bas-fonds deux albums de rang en une année, Issa et Without Warning (2017). Et ici l’évidence de s’imposer: entre virées aliénées, fusillades barbares, chagrins impossibles, culte du dollar sale et souvenirs odieux, un garçon noir, triste, disait sans pathos et en immense MC toute la détresse qu’il y a à être vivant parmi les morts. «Je vois des cadavres quand je ferme les yeux, mec», rappe-t-il.

Noirceur suffocante

Désensibilisé, l’amertume endolorie à force de codéine, corps, cou et visage bleutés de tatouages de condamné, 21 Savage personnifie cette génération sans illusion, combat, horizon ou grand projet. Grandis dans des interstices hideux, imperméable aux boniments, ne possédant pas plus les figures des droits civiques («Martin Luther King n’a fait que parler», clame-t-il) que Barack Obama (moqué dans le clip de «Nothing New») pour modèles, ces enfants shootés aux antidouleur inventent une trap dépressive où le bling-bling se manie en grammaire éplorée.

On n’y brille pas par son flow ou sa beauté. Pas plus par sa prestance ou la critique qu’on offre de la société. Mais par un sinistre détachement, une insensibilité blessée face aux revers d’un quotidien délavé. Reste le désir mou: appétence épuisée pour un hédonisme fade fait de villas cossues où traînent des filles belles et perdues, des liasses de billets jetés froissés, des bouteilles d’alcool abandonnées. «Dix chaudasses dans un manoir […]. Quand tu bosses dur l’argent commence à fleurir», rappe 21 Savage, léthargique, dans le hit «X». Avant lui et ses aînés d’Atlanta Young Thug ou Future, jamais le hip-hop US ne s’était risqué dans des espaces seulement peuplés de verbes plats, de sexe morose, de mélodies affamées, de noirceur suffocante. Et triomphe.

«Le rap pour se sauver»

Forcément, face à cette démonstration d’apathie élevée en standard, l’art des dinosaures Jay-Z, Snoop Dogg ou Eminem prenait un vilain coup de vieux. Et le rap étasunien de laisser alors apprécier une autre variation de l’inévitable querelle qui oppose les modernes aux anciens. Les régnants à leurs vassaux déterminés à contester le territoire, à bousculer les hiérarchies, à faire rouler les têtes coupées et enfin à jouir, le temps que ça dure, d’une place au soleil. Rien de nouveau, donc! En effet, depuis les années 1950, la pop est constamment soumise à ce même cycle. De lui, dépend sa vitalité, sinon la survie. Dans cette mécanique faite de surenchère, les talents émergents doivent pour percer placer le curseur de l’outrage ou de la violence un cran au-dessus de celui qui prédomine à leur arrivée. Débit éperdument nonchalant, thématiques hyperanxiogènes, pose désincarnée, 21 Savage enterre ainsi nets et vivants ses glorieux aînés, raflant sans paraître s’en réjouir la couronne du «Game» – compétition féroce livrée pour la domination d’une industrie devenue le premier business musical mondial.

Les brutalités d’une enfance passée en centre de détention juvénile maintenant loin derrière, ses fulgurances en solo («Bank Account») ou duo platiné («Rocker» avec Post Malone) partout célébrés, sa gueule cassée affichée en couverture des magazines et l’ex-top Amber Rose paradant à son bras, le rappeur pourrait pour de bon se ranger des ténèbres, riche, apaisé. Seulement, qu’aurait-il alors à conter, lui pour qui «rapper est l’outil qu’on utilise pour se sauver»?

21 Savage, «Issa Album» et «Without Warning» (Sony Music).


Atlanta, la «Motown rap»

Créative, dynamique, diversifiée, la galaxie rap issue de la capitale de l’Etat de Géorgie concentre une exaltante génération d’artistes avec qui le hip-hop réapprend à innover

Atlanta: «Le centre de gravité du hip-hop américain», jurait le New York Times en 2009 déjà. Jusque-là, néanmoins, «ATL» n’avait été qu’un acteur secondaire dans le développement du rap aux Etats-Unis. A la fin des années 1990 pourtant, une scène portée par Jermaine Dupri, OutKast ou Lil Jon y opère une synthèse entre Miami-Bass, gangsta rap et innovations expérimentales. De ces carambolages naissait une suite de courants cruciaux: crunk, dirty south, snap et surtout trap, style lent, sombre, fait de basses lourdes, de «charleys» nerveux et de caisses claires comme rendues folles.

T.I, Gucci Mane ou Young Jeezy incarnent en pionniers un genre aujourd’hui dominant. Depuis, la «Grosse pêche» voit constamment surgir des talents qui donnent à goûter leurs visions glaçantes. Hier, c’étaient Future, Migos ou Young Thug dont les challengers 2 Chainz, Rich Homie Quan et Rome Fortune contestaient le trône. Aujourd’hui, sinon 21 Savage et les jeunes pousses Russ, 24hrs, 6lack ou Dae Dae, c’est Playboi Carti qui capte l’attention. Cité par le magazine Forbes comme l’un des dix talents amenés à prochainement dominer le «Game», l’auteur du tube «Magnolia», par ailleurs collaborateur de Lana Del Rey et A$AP Rocky, incarne à fond les tables de loi trap: hédonisme malsain et consumérisme à fond. Mais déjà Atlanta imagine son avenir. Davantage que les MCs, des producteurs à l’avant-garde en seront les héros: «Mike Will Made It» (Kendrick Lamar), «Zaytoven» (Wiz Khalifa) ou «Metro Boomin» (Drake).

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